L'Anarchie

Élisée RECLUS (1896)

Note de Lecture : Court texte de combat, L’Anarchie d’Élisée Reclus propose une défense limpide de l’idéal libertaire. Reclus y renverse l’idée selon laquelle l’ordre social devrait reposer sur l’autorité ou l’État, et affirme au contraire que la coopération, l’entraide et l’initiative individuelle constituent déjà le véritable fondement de la vie collective.

 

Mêlant observation sociale, histoire et réflexion morale, il soutient que les périodes de liberté ont toujours été les plus fécondes pour l’humanité. 

 

Derrière la critique de la hiérarchie et du pouvoir apparaît une intuition simple mais radicale, une société libre n’est pas une utopie lointaine, elle existe déjà dans les pratiques d’entraide quotidiennes.

 

(Source : Élisée RECLUS. L’Anarchie. Conférence publiée à Bruxelles. 1894. Carnets Populaire. 2026.)

L’anarchie n’est point une théorie nouvelle. Le mot lui-même, pris dans l’acception d’« absence de gouvernement », de « société sans chefs », est d’origine ancienne et fut employé bien avant Proudhon (Pierre-Joseph Proudhon, Les Confessions d’un révolutionnaire pour servir à l’histoire de la Révolution de février, 1849).

 

D’ailleurs qu’importent les mots. Il y eut des « acrates » avant les anarchistes, et les acrates n’avaient pas encore imaginé leur nom de formation savante que d’innombrables générations s’étaient succédé. De tout temps il y eut des hommes libres, des contempteurs de la loi, des gens vivant sans maîtres, de par le droit primordial de leur existence et de leur pensée.

 

Même aux premiers âges nous retrouvons partout des tribus composées d’hommes se gérant à leur guise, sans lois imposées, n’ayant d’autre règle de conduite que leur « vouloir et franc arbitre », pour parler avec Rabelais, et poussés même par leur désir de fonder la « foi profonde » comme les « chevaliers tant preux » et les « dames mignonnes » qui s’étaient réunis dans l’abbaye de Thélème (François Rabelais, Gargantua, chapitre LVII, 1535).

 

Mais si l’anarchie est aussi ancienne que l’humanité, du moins ceux qui la représentent apportent-ils quelque chose de nouveau dans le monde. Ils ont la conscience précise du but poursuivi et, d’une extrémité de la terre à l’autre, s’accordent dans leur idéal pour repousser toute forme de gouvernement.

 

Le rêve de liberté mondiale a cessé d’être une pure utopie philosophique et littéraire, comme il l’était pour les fondateurs de cités du Soleil ou de Jérusalem nouvelles (Tommaso Campanella, La Cité du Soleil, 1623 ; Apocalypse de Jean, chapitres 21 et 22). Il est devenu le but pratique, activement recherché, pour des multitudes d’hommes unis, qui collaborent résolument à la naissance d’une société dans laquelle il n’y aura plus de maîtres, plus de conservateurs officiels de la morale publique, plus de geôliers ni de bourreaux, plus de riches ni de pauvres, mais des frères ayant tous leur part quotidienne de pain, des égaux en droit, et se maintenant en paix et en cordiale union, non par l’obéissance à des lois qu’accompagnent toujours des menaces redoutables, mais par le respect mutuel des intérêts et l’observation scientifique des lois naturelles.

 

Sans doute cet idéal semble chimérique à plusieurs d’entre vous, mais je suis sûr aussi qu’il paraît désirable à la plupart et que vous apercevez au loin l’image éthérée d’une société pacifique où les hommes, désormais réconciliés, laisseront rouiller leurs épées, refondront leurs canons et désarmeront leurs vaisseaux.

 

D’ailleurs, n’êtes-vous pas de ceux qui depuis longtemps, depuis des milliers d’années, dites-vous, travaillent à construire le temple de l’Égalité. Vous êtes « maçons », à seule fin de « maçonner » un édifice de proportions parfaites où n’entrent que des hommes libres, égaux et frères, travaillant sans cesse à leur perfectionnement et renaissant par la force de l’amour à une vie nouvelle de justice et de bonté.

 

C’est bien cela, n’est-ce pas, et vous n’êtes pas seuls. Vous ne prétendez point au monopole d’un esprit de progrès et de renouvellement. Vous ne commettez pas même l’injustice d’oublier vos adversaires spéciaux, ceux qui vous maudissent et vous excommunient, les catholiques ardents qui vouent à l’enfer les ennemis de la Sainte Église, mais qui n’en prophétisent pas moins la venue d’un âge de paix définitive.

 

François d’Assise, Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila et tant d’autres encore parmi les fidèles d’une foi qui n’est point la vôtre aimèrent certainement l’humanité de l’amour le plus sincère et nous devons les compter au nombre de ceux qui vivaient pour un idéal de bonheur universel.

 

Et maintenant les millions et les millions de socialistes, à quelque école qu’ils appartiennent, luttent aussi pour un avenir où la puissance du capital sera brisée et où les hommes pourront enfin se dire « égaux » sans ironie.

 

Le but des anarchistes leur est donc commun avec beaucoup d’hommes généreux appartenant aux religions, aux sectes, aux partis les plus divers. Mais ils se distinguent nettement par les moyens, ainsi que leur nom l’indique de la manière la moins douteuse.

 

La conquête du pouvoir fut presque toujours la grande préoccupation des révolutionnaires, même des mieux intentionnés. L’éducation reçue ne leur permettait pas de s’imaginer une société libre fonctionnant sans un gouvernement régulier, et, dès qu’ils avaient renversé des maîtres haïs, ils s’empressaient de les remplacer par d’autres maîtres destinés, suivant la formule consacrée, à « faire le bonheur de leurs peuples ».

 

D’ordinaire on ne se permettait même pas de préparer un changement de prince ou de dynastie sans avoir fait hommage de son obéissance à quelque souverain futur. « Le roi est tué, vive le roi. » s’écriaient les sujets, toujours fidèles même dans leur révolte.

 

Pendant des siècles et des siècles tel fut immanquablement le cours de l’histoire.

 

« Comment pourrait-on vivre sans maîtres ? » disaient les esclaves, les épouses, les enfants, les travailleurs des villes et des campagnes, et, de propos délibéré, ils se plaçaient la tête sous le joug comme le bœuf qui traîne la charrue.

 

On se rappelle les insurgés de 1830 réclamant la « meilleure des Républiques » dans la personne d’un nouveau roi (Lafayette présentant Louis-Philippe lors de la révolution de juillet 1830).

 

On se souvient aussi des républicains de 1848 se retirant discrètement dans leurs taudis après avoir mis « trois mois de misère au service du gouvernement provisoire » (formule attribuée à un ouvrier parisien lors de la révolution de février 1848).

 

À la même époque une révolution éclatait en Allemagne et un parlement populaire se réunissait à Francfort.

 

« L’ancienne autorité est un cadavre » clamait un des représentants.

 

« Oui, répliquait le président, mais nous allons le ressusciter. Nous appellerons des hommes nouveaux qui sauront reconquérir pour le pouvoir la confiance de la nation. »

 

N’est-ce pas ici le cas de répéter le vers de Victor Hugo

« Un vieil instinct humain mène à la turpitude ? »

(Victor Hugo, « À Juvénal », Les Châtiments, 1853).

 

Contre cet instinct, l’anarchie représente vraiment un esprit nouveau.

 

On ne peut point reprocher aux libertaires qu’ils cherchent à se débarrasser d’un gouvernement pour se substituer à lui. « Ôte-toi de là que je m’y mette » est une parole qu’ils auraient horreur de prononcer, et d’avance ils vouent à la honte et au mépris, ou du moins à la pitié, celui d’entre eux qui, piqué de la tarentule du pouvoir, se laisserait aller à briguer quelque place sous prétexte de faire lui aussi le « bonheur de ses concitoyens ».

 

Les anarchistes professent, en s’appuyant sur l’observation, que l’État et tout ce qui s’y rattache n’est pas une pure entité ou bien quelque formule philosophique, mais un ensemble d’individus placés dans un milieu spécial et en subissant l’influence.

 

Ceux-ci, élevés en dignité, en pouvoir, en traitement au-dessus de leurs concitoyens, sont par cela même forcés pour ainsi dire de se croire supérieurs aux gens du commun. Et cependant les tentations de toute sorte qui les assiègent les font choir presque fatalement au-dessous du niveau général.

 

C’est là ce que nous répétons sans cesse à nos frères, parfois des frères ennemis, les socialistes d’État.

 

« Prenez garde à vos chefs et mandataires. Comme vous certainement ils sont animés des plus pures intentions. Ils veulent ardemment la suppression de la propriété privée et de l’État tyrannique. Mais les relations, les occasions nouvelles les modifient peu à peu. Leur morale change avec leurs intérêts et, se croyant toujours fidèles à la cause de leurs mandants, ils lui deviennent forcément infidèles. Eux aussi, détenteurs du pouvoir, devront se servir des instruments du pouvoir, armée, moralistes, magistrats, policiers et mouchards. »

 

Depuis plus de trois mille ans le poète hindou du Mahabharata a formulé sur ce sujet l’expérience des siècles.

 

« L’homme qui roule dans un char ne sera jamais l’ami de l’homme qui marche à pied. »

 

Ainsi les anarchistes ont à cet égard les principes les plus arrêtés. D’après eux la conquête du pouvoir ne peut servir qu’à en prolonger la durée avec celle de l’esclavage correspondant.

 

Ce n’est donc pas sans raison que le nom d’« anarchistes », qui après tout n’a qu’une signification négative, reste celui par lequel nous sommes universellement désignés.

 

On pourrait nous dire « libertaires », ainsi que plusieurs d’entre nous se qualifient volontiers, ou bien « harmonistes » à cause de l’accord libre des vouloirs qui, d’après nous, constituera la société future.

 

Mais ces appellations ne nous différencient pas assez des autres socialistes.

 

C’est bien la lutte contre tout pouvoir officiel qui nous distingue essentiellement.

 

Chaque individualité nous paraît être le centre de l’univers, et chacune a les mêmes droits à son développement intégral, sans intervention d’un pouvoir qui la dirige, la morigène ou la châtie.

 

Vous connaissez notre idéal. Maintenant la première question qui se pose est celle-ci. Cet idéal est-il vraiment noble et mérite-t-il le sacrifice des hommes dévoués, les risques terribles que toutes les révolutions entraînent après elles. La morale anarchiste est-elle pure, et dans la société libertaire, si elle se constitue, l’homme sera-t-il meilleur que dans une société reposant sur la crainte du pouvoir ou des lois.

 

Je réponds en toute assurance et j’espère que bientôt vous répondrez avec moi. Oui, la morale anarchiste est celle qui correspond le mieux à la conception moderne de la justice et de la bonté.

 

Le fondement de l’ancienne morale, vous le savez, n’était autre que l’effroi, le « tremblement », comme dit la Bible et comme maints préceptes vous l’ont appris dans votre jeune temps. « La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse », tel fut naguère le point de départ de toute éducation.

 

La société dans son ensemble reposait sur la terreur. Les hommes n’étaient pas des citoyens mais des sujets ou des ouailles. Les épouses étaient des servantes, les enfants des esclaves sur lesquels les parents avaient un reste de l’ancien droit de vie et de mort.

 

Partout, dans toutes les relations sociales, se montraient les rapports de supériorité et de subordination.

 

Enfin, de nos jours encore, le principe même de l’État et de tous les États partiels qui le constituent est la hiérarchie, ou l’archie « sainte », l’autorité « sacrée », c’est le vrai sens du mot.

 

Et cette domination sacro-sainte comporte toute une succession de classes superposées dont les plus hautes ont toutes le droit de commander et les inférieures toutes le devoir d’obéir.

 

La morale officielle consiste à s’incliner devant le supérieur et à se redresser fièrement devant le subordonné. Chaque homme doit avoir deux visages, comme Janus, deux sourires, l’un flatteur, empressé, parfois servile, l’autre superbe et d’une noble condescendance.

 

Le principe d’autorité exige que le supérieur n’ait jamais l’air d’avoir tort et que, dans tout échange de paroles, il ait le dernier mot. Mais surtout il faut que ses ordres soient observés.

 

Cela simplifie tout. Plus besoin de raisonnements, d’explications, d’hésitations, de débats, de scrupules. Les affaires marchent alors toutes seules, mal ou bien.

 

Et quand un maître n’est pas là pour commander, n’a-t-on pas des formules toutes faites, des ordres, décrets ou lois, édictés aussi par des maîtres absolus ou par des législateurs à plusieurs degrés.

 

Ces formules remplacent les ordres immédiats et on les observe sans avoir à chercher si elles sont conformes à la voix intérieure de la conscience.

 

Entre égaux l’œuvre est plus difficile, mais elle est plus haute.

 

Il faut chercher âprement la vérité, trouver le devoir personnel, apprendre à se connaître soi-même, faire continuellement sa propre éducation, se conduire en respectant les droits et les intérêts des camarades.

 

Alors seulement on devient un être réellement moral, on naît au sentiment de sa responsabilité.

 

La morale n’est pas un ordre auquel on se soumet, une parole que l’on répète, une chose purement extérieure à l’individu. Elle devient une partie de l’être, un produit même de la vie.

 

C’est ainsi que nous comprenons la morale, nous anarchistes. N’avons-nous pas le droit de la comparer avec satisfaction à celle que nous ont léguée les ancêtres. Peut-être me donnerez-vous raison. Mais encore ici plusieurs d’entre vous prononceront le mot de « chimère ».

 

Heureux déjà que vous y voyiez du moins une noble chimère, je vais plus loin et j’affirme que notre idéal, notre conception de la morale est tout à fait dans la logique de l’histoire, amenée naturellement par l’évolution de l’humanité.

 

Poursuivis jadis par la terreur de l’inconnu aussi bien que par le sentiment de leur impuissance dans la recherche des causes, les hommes avaient créé par l’intensité de leur désir une ou plusieurs divinités secourables qui représentaient à la fois leur idéal informe et le point d’appui de tout ce monde mystérieux visible et invisible des choses environnantes.

 

Ces fantômes de l’imagination, revêtus de la toute-puissance, devinrent aussi aux yeux des hommes le principe de toute justice et de toute autorité.

 

Maîtres du ciel, ils eurent naturellement leurs interprètes sur la terre, magiciens, conseillers, chefs de guerre devant lesquels on apprit à se prosterner comme devant les représentants d’en haut. C’était logique.

 

Mais l’homme dure plus que ses œuvres et ces dieux qu’il créa n’ont cessé de changer comme des ombres projetées sur l’infini.

 

Visibles d’abord, animés de passions humaines, violents et redoutables, ils reculèrent peu à peu dans un immense lointain. Ils finirent par devenir des abstractions, des idées sublimes auxquelles on ne donnait même plus de nom. Puis ils arrivèrent à se confondre avec les lois naturelles du monde.

 

Ils rentrèrent dans cet univers qu’ils étaient censés avoir fait jaillir du néant. Et maintenant l’homme se retrouve seul sur la terre au-dessus de laquelle il avait dressé l’image colossale de Dieu. Toute la conception des choses change donc en même temps.

 

Si Dieu s’évanouit, ceux qui tiraient de lui leurs titres à l’obéissance voient aussi se ternir leur éclat emprunté. Eux aussi doivent rentrer graduellement dans les rangs et s’accommoder de leur mieux à l’état nouveau des choses.

 

On ne trouverait plus aujourd’hui de Tamerlan qui commandât à ses quarante courtisans de se jeter du haut d’une tour, sûr que dans un clin d’œil il verrait des créneaux les quarante cadavres sanglants et brisés.

 

La liberté de penser a fait de tous les hommes des anarchistes sans le savoir. Qui ne se réserve maintenant un petit coin de cerveau pour réfléchir.

 

Or c’est là précisément le crime des crimes, le péché par excellence, symbolisé par le fruit de l’arbre qui révéla aux hommes la connaissance du bien et du mal.

 

De là la haine de la science que professa toujours l’Église. De là cette fureur que Napoléon, un Tamerlan moderne, eut toujours pour les « idéologues ». Mais les idéologues sont venus.

 

Ils ont soufflé sur les illusions d’autrefois comme sur une buée, recommençant à nouveau tout le travail scientifique par l’observation et l’expérience.

 

Un d’eux même, nihiliste avant nos âges, anarchiste s’il en fut du moins en paroles, débuta par faire table rase de tout ce qu’il avait appris (René Descartes, Discours de la méthode).

 

Il n’est maintenant guère de savant, guère de littérateur, qui ne professe d’être lui-même son propre maître et modèle, le penseur original de sa pensée, le moraliste de sa morale.

 

« Si tu veux surgir, surgis de toi-même », disait Goethe.

 

Et les artistes ne cherchent-ils pas à rendre la nature telle qu’ils la voient, telle qu’ils la sentent et la comprennent.

 

C’est là d’ordinaire ce qu’on pourrait appeler une « anarchie aristocratique », ne revendiquant la liberté que pour le peuple choisi des artistes et des penseurs. Chacun d’eux veut penser librement, mais tout en disant qu’il faut une religion pour le peuple.

 

Il veut vivre en homme indépendant, mais l’obéissance serait faite pour les femmes. Il veut créer des œuvres originales, mais la foule d’en bas devrait rester asservie comme une machine au fonctionnement de la division du travail.

 

Toutefois ces aristocrates du goût et de la pensée n’ont plus la force de fermer la grande écluse par laquelle se déverse le flot.

 

Si la science, la littérature et l’art sont devenus anarchistes, si tout progrès et toute nouvelle forme de beauté sont dus à l’épanouissement de la pensée libre, cette pensée travaille aussi dans les profondeurs de la société.

 

Maintenant il n’est plus possible de la contenir. Il est trop tard pour arrêter le déluge. La diminution du respect n’est-elle pas le phénomène par excellence de la société contemporaine.

 

J’ai vu jadis en Angleterre des foules se ruer par milliers pour contempler l’équipage vide d’un grand seigneur. Je ne le verrais plus maintenant. En Inde les parias s’arrêtaient dévotement à distance réglementaire du brahmane.

 

Aujourd’hui, dans les gares, il n’y a plus entre eux que la paroi d’une salle d’attente. Les exemples de bassesse et de servilité ne manquent pas dans le monde. Mais pourtant il y a progrès dans le sens de l’égalité.

 

Avant de témoigner son respect on se demande parfois si l’homme ou l’institution sont vraiment respectables. On étudie la valeur des individus et l’importance des œuvres.

 

La foi dans la grandeur a disparu. Or là où la foi n’existe plus les institutions disparaissent à leur tour. La suppression de l’État est naturellement impliquée dans l’extinction du respect.

 

L’œuvre de critique frondeuse à laquelle est soumis l’État s’exerce également contre toutes les institutions sociales.

 

Le peuple ne croit plus, il ne croit absolument plus à l’origine sainte de la propriété privée, produite, nous disaient les économistes, par le travail personnel des propriétaires. On n’ose plus le répéter maintenant.

 

Il n’ignore point que le labeur individuel ne crée jamais des millions ajoutés à des millions et que cet enrichissement monstrueux est toujours la conséquence d’un faux état social attribuant à l’un le produit du travail de milliers d’autres.

 

Il respectera toujours le pain que le travailleur a durement gagné, la cabane qu’il a bâtie de ses mains, le jardin qu’il a planté.

 

Mais il perdra certainement le respect des mille propriétés fictives que représentent les papiers de toute espèce contenus dans les banques.

 

Le jour viendra, je n’en doute point, où il reprendra tranquillement possession de tous les produits du labeur commun, mines et domaines, usines et châteaux, chemins de fer, navires et cargaisons.

 

Quand la multitude, cette multitude « vile » par son ignorance et la lâcheté qui en est la conséquence fatale, aura cessé de mériter le qualificatif dont on l’insulta, quand elle saura en toute certitude que l’accaparement de cet immense avoir repose uniquement sur une fiction chirographique, sur la foi en des paperasses, l’état social actuel sera bien menacé.

 

En présence de ces évolutions profondes et irrésistibles qui se font dans toutes les cervelles humaines, combien niaises, combien dépourvues de sens paraîtront à nos descendants ces clameurs forcenées qu’on lance contre les novateurs.

 

Qu’importent les mots orduriers déversés par une presse obligée de payer ses subsides en bonne prose.

 

Qu’importent même les insultes honnêtement proférées contre nous par ces dévotes « saintes mais simples » qui portaient du bois au bûcher de Jean Huss.

 

Le mouvement qui nous emporte n’est pas le fait de simples énergumènes ou de pauvres rêveurs. Il est celui de la société dans son ensemble. Il est nécessité par la marche de la pensée devenue maintenant fatale, inéluctable, comme le roulement de la terre et des cieux.

 

Pourtant un doute pourrait subsister dans les esprits si l’anarchie n’avait jamais été qu’un idéal, qu’un exercice intellectuel, un élément de dialectique. Mais ce doute peut être facilement écarté.

 

Oui, des organismes libertaires ont existé de tout temps. Oui, il s’en forme incessamment de nouveaux et chaque année plus nombreux suivant les progrès de l’initiative individuelle.

 

Je pourrais citer en premier lieu diverses peuplades dites sauvages qui vivent en parfaite harmonie sociale sans chefs ni lois. Mais je n’insiste pas sur ces exemples.

 

Laissons donc de côté ces sociétés primitives pour nous occuper seulement des nations déjà constituées. Sans doute je ne pourrai vous en montrer aucune qui se soit constituée en société purement anarchique. Mais ce qu’il sera facile de constater, c’est que chacune de ces sociétés fut d’autant plus prospère et créatrice qu’elle était plus libre.

 

Depuis les âges préhistoriques où nos sociétés naquirent aux arts, aux sciences et à l’industrie, toutes les grandes périodes de la vie des nations ont été celles où les hommes eurent le moins à souffrir de l’étreinte d’un gouvernement régulier.

 

Les deux grandes périodes de l’humanité par le mouvement des découvertes, par l’efflorescence de la pensée et par la beauté de l’art furent des époques troublées, des âges de périlleuse liberté.

 

L’ordre régnait dans l’immense empire des Mèdes et des Perses mais rien de grand n’en sortit. Au contraire la Grèce républicaine, sans cesse agitée, fit naître les initiateurs de tout ce que nous avons de haut dans la civilisation moderne.

 

Deux mille années plus tard, après les tyrannies et les temps d’oppression, l’Europe des communes respira de nouveau.

 

Des révolutions innombrables secouèrent le monde. Et pourtant le feu de la pensée libre se mit à flamber. Puis vint le grand siècle de l’Encyclopédie et les révolutions mondiales qui s’ensuivirent avec la proclamation des droits de l’homme.

 

Essayez d’énumérer tous les progrès accomplis depuis cette grande secousse de l’humanité. On se demande vraiment si pendant ce dernier siècle ne s’est pas concentrée plus de la moitié de l’histoire. Le nombre des hommes s’est accru de plus d’un demi-milliard. Le commerce a plus que décuplé. L’industrie s’est transformée. Des sciences nouvelles ont fait leur apparition. Le socialisme mondial est né.

 

Au moins se sent-on vivre dans le siècle des grands problèmes et des grandes luttes. Si Galilée, tenu dans les prisons de l’Inquisition, ne put murmurer que « pourtant elle se meut », nous pouvons maintenant le crier sur les places publiques.

 

Le monde se meut et il continuera de se mouvoir. En dehors de ce grand mouvement qui transforme graduellement la société dans le sens de la pensée libre, de la morale libre et de l’action libre, c’est-à-dire dans le sens de l’anarchie, il existe aussi un travail d’expériences directes.

 

Des colonies libertaires et communistes se sont fondées. Ce sont autant d’expériences sociales. Mais là où la pratique anarchiste triomphe réellement, c’est dans le cours ordinaire de la vie parmi les gens du peuple. Car ils ne pourraient soutenir la lutte de l’existence s’ils ne s’entraidaient spontanément.

 

Quand l’un d’eux tombe malade, d’autres prennent ses enfants chez eux. On partage la maigre pitance. On fait la besogne du camarade. Entre voisins un communisme spontané s’établit. La misère unit les malheureux dans une fraternité réelle.

 

Ainsi notre monde nouveau pointe autour de nous comme germerait une flore nouvelle sous les débris des âges. Non seulement il n’est pas chimérique, mais il se montre déjà sous mille formes. Aveugle est l’homme qui ne sait pas l’observer.

 

En revanche, s’il est une société chimérique et impossible, c’est bien le monde dans lequel nous vivons. Peut-on appeler société un monde rempli de violences, de famines, de ruines et de guerres permanentes.

 

Dans notre Europe des millions d’hommes sont prêts à tuer d’autres hommes. Des millions d’autres sont enfermés dans les prisons. Des millions meurent prématurément. Et presque tous vivent dans l’angoisse du lendemain.

 

Ce sont là des faits que nul ne peut contester.

 

Ils devraient nous inspirer la résolution de changer cet état de choses. Un jour je m’entretenais avec un haut fonctionnaire. Je lui dis.

 

« Défendez donc notre société. »

 

Il me répondit.

 

« Comment voulez-vous que je la défende. Elle n’est pas défendable. »

 

Elle se défend pourtant. Mais par la schlague, le cachot et l’échafaud. Ceux qui l’attaquent peuvent au contraire le faire dans la sérénité de leur conscience. Car ils proclament une ère de justice et d’égalité pour tous.

 

L’histoire nous permet d’affirmer que la politique de haine engendre toujours la haine. J’espère que nous n’irons pas vers la ruine. Car la pensée anarchiste se fait jour de plus en plus. Elle renouvelle l’initiative humaine. Et vous-mêmes, n’êtes-vous pas déjà un peu anarchistes sans le savoir.

 

Qui de vous se dira supérieur à son voisin. Qui ne reconnaîtra pas en lui son frère et son égal. La morale de justice, de liberté et d’égalité deviendra une réalité. Car nous, anarchistes, nous savons que cette morale est la vraie.

 

Nous la vivons de tout cœur.

 

Tandis que nos adversaires eux-mêmes ne sont pas sûrs d’avoir raison. 

 

Au fond ils sentent déjà qu’ils ont tort.

 

Et d’avance ils nous livrent le monde.

L'Anarchie - Élisée RECLUS (1896)

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