Racisme et culture

Frantz FANON (1956)

Note de Lecture : Intervention prononcée en 1956 au Premier Congrès des écrivains et artistes noirs, à la Sorbonne, où Fanon analyse le racisme comme produit de la domination coloniale.

 

(Source : Carnets Populaire. 2026.)

La réflexion sur la valeur normative de certaines cultures décrétée unilatéralement mérite de retenir l’attention.

 

L’un des paradoxes rapidement rencontré est le choc en retour de définitions égocentristes, sociocentristes. Est affirmée d’abord l’existence de groupes humains sans culture ; puis de cultures hiérarchisées ; enfin la notion de relativité culturelle.

 

De la négation globale à la reconnaissance singulière et spécifique. C’est précisément cette histoire morcelée et sanglante qu’il nous faut esquisser au niveau de l’anthropologie culturelle.

 

Il existe, pouvons-nous dire, certaines constellations d’institutions, vécues par des hommes déterminés, dans le cadre d’aires géographiques précises qui à un moment donné ont subi l’assaut direct et brutal de schèmes culturels différents.

 

Le développement technique, généralement élevé, du groupe social ainsi apparu l’autorise à installer une domination organisée. L’entreprise de déculturation se trouve être le négatif d’un plus gigantesque travail d’asservissement économique voire biologique. La doctrine de la hiérarchie culturelle n’est donc qu’une modalité de la hiérarchisation systématisée poursuivie de façon implacable.

 

La théorie moderne de l’absence d’intégration corticale des peuples coloniaux en est le versant anatomo-physiologique. L’apparition du racisme n’est pas fondamentalement déterminante.

 

Le racisme n’est pas un tout mais l’élément le plus visible, le plus quotidien, pour tout dire, à certains moments, le plus grossier d’une structure donnée.

 

Étudier les rapports du racisme et de la culture c’est se poser la question de leur action réciproque.

 

Si la culture est l’ensemble des comportements moteurs et mentaux né de la rencontre de l’homme avec la nature et avec son semblable on doit dire que le racisme est bel et bien un élément culturel.

 

Il y a donc des cultures avec racisme et des cultures sans racisme. Cet élément culturel précis ne s’est cependant pas enkysté. Le racisme n’a pas pu se scléroser. Il lui a fallu se renouveler, se nuancer, changer de physionomie. Il lui a fallu subir le sort de l’ensemble culturel qui l’informait.

 

Il serait fastidieux de rappeler les efforts entrepris alors : forme comparée du crâne, quantité et configuration des sillons de l’encéphale, caractéristiques des couches cellulaires de l’écorce, dimensions des vertèbres, aspect microscopique de l’épiderme, etc…

 

Le primitivisme intellectuel et émotionnel apparaissait comme une conséquence banale, une reconnaissance d’existence.

 

De telles affirmations, brutales et massives, cèdent la place à une argumentation plus fine. Ça et là toutefois se font jour quelques résurgences.

 

C’est ainsi que la « labilité émotionnelle du Noir », « l’intégration sous-corticale de l’Arabe » « la culpabilité quasi générique du Juif » sont des données que l’on retrouve chez quelques écrivains contemporains.

 

La monographie de J. Carothers, par exemple, patronnée par l’O.M.S. fait état à partir d’« arguments scientifiques » d’une lobotomie physiologique du Noir d’Afrique.

 

Ces positions séquellaires tendent en tous cas à disparaître. Ce racisme qui se veut rationnel, individuel, déterminé génotypique et phénotypique se transforme en racisme culturel.

 

L’objet du racisme n’est plus l’homme particulier mais une certaine forme d’exister. A l’extrême on parle de message, de style culturel. Les « valeurs occidentales » rejoignent singulièrement le déjà célèbre appel à la lutte de la « croix contre le croissant ».

 

Certes l’équation morphologique n’a pas disparu totalement, mais les événements des trente dernières années ont ébranlé les convictions les plus encapsulées, bouleversé l’échiquier, restructuré un grand nombre de rapports. Le souvenir de nazisme, la commune misère d’hommes différents, le commun asservissement de groupes sociaux importants, l’apparition de « colonies européennes ».

 

C’est-à-dire l’institution d’un régime colonial en pleine terre d’Europe, la prise de conscience des travailleurs des pays colonisateurs et racistes, l’évolution des techniques, tout cela a modifié profondément l’aspect du problème. Il nous faut chercher, au niveau de la culture, les conséquences de ce racisme.

 

Comment se comporte un peuple qui opprime ? Ici des constantes sont retrouvées. On assiste à la destruction des valeurs culturelles, des modalités d’existence. Le langage, l’habillement, les techniques sont dévalorisées.

 

Comment rendre compte de cette constante ? Les psychologues qui ont tendance à tout expliquer par des mouvements de l’âme, prétendent retrouver ce comportement au niveau des contacts entre particuliers : critique d’un chapeau original, d’une façon de parler, de marcher…

 

De pareilles tentatives ignorent volontairement le caractère incomparable de la situation coloniale. En réalité les nations qui entreprennent une guerre coloniale ne se préoccupent pas de confronter des cultures. La guerre est une gigantesque affaire commerciale et toute perspective doit être ramenée à cette donnée.

 

L’asservissement, au sens le plus rigoureux, de la population autochtone est la première nécessité. Pour cela il faut briser ses systèmes de référence.

 

L’expropriation, le dépouillement, la razzia, le meurtre objectif se doublent d’une mise à sac des schèmes culturels ou du moins conditionnent cette mise à sac. Le panorama social est destructuré, les valeurs bafouées, écrasées, vidées.

 

Les lignes de forces, écroulées, n’ordonnent plus. En face un nouvel ensemble, imposé, non pas proposé mais affirmé, pesant de tout son poids de canons et de sabres. La mise en place du régime colonial n’entraîne pas pour autant la mort de la culture autochtone.

 

Il ressort au contraire de l’observation historique que le but recherché est davantage une agonie continuée qu’une disparition totale de la culture pré-existante. Cette culture, autrefois vivante et ouverte sur l’avenir, se ferme, figée dans le statut colonial, prise dans le carcan de l’oppression.

 

A la fois présente et momifiée elle atteste contre ses membres. Elle les définit en effet sans appel. La momification culturelle entraîne une momification de la pensée individuelle. 

Racisme et culture - Frantz Fanon (1956)

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