29. mars 2026
L’autodéfense populaire comme condition d’existence politique
Il faut commencer par rompre avec une fiction confortable, largement entretenue dans le débat public. Celle d’un espace politique pacifié, où les conflits ne seraient que discursifs, où les oppositions se réguleraient uniquement par la parole, le vote, la délibération. Cette fiction ne tient plus. Elle ne tient plus depuis longtemps.
La réalité est autre. Elle est plus brutale, plus concrète, plus matérielle. Dans de nombreuses villes, à l’occasion de manifestations, de réunions publiques, de moments festifs ou militants, des groupes organisés d’extrême droite interviennent physiquement. Ils ne viennent pas débattre. Ils ne viennent pas convaincre. Ils viennent tester un rapport de force, imposer une présence, frapper lorsque les conditions leur semblent favorables.
Ce phénomène n’est ni marginal, ni accidentel. Il s’inscrit dans une stratégie. Une stratégie d’implantation, de démonstration, de conquête progressive de l’espace public. Il s’agit d’installer une évidence. Faire comprendre que certains territoires, certains lieux, certains événements ne peuvent plus exister sans leur aval implicite ou explicite.
Face à cela, continuer à raisonner comme si la situation relevait d’un simple désaccord politique est une erreur. Une erreur d’analyse, mais aussi une erreur stratégique.

La violence comme outil politique
Le fascisme, dans son histoire comme dans ses formes contemporaines, ne se réduit jamais à un corpus d’idées. Il est indissociable d’une pratique. Une pratique de la violence. Non pas une violence désordonnée, irrationnelle ou marginale, mais une violence organisée, ciblée, pensée comme un levier stratégique.
Cette violence n’est pas un débordement. Elle est un langage. Elle produit des effets politiques concrets.
Elle sert plusieurs objectifs précis. Intimider les adversaires, en transformant leur engagement en risque personnel. Désorganiser les structures militantes, en rendant toute activité instable, incertaine, vulnérable. Tester la capacité de réponse, mesurer les résistances, identifier les failles. Créer un climat d’insécurité politique, où l’expression elle-même devient coûteuse.
Mais au-delà de ces fonctions immédiates, cette violence porte un projet plus profond. Elle vise à réintroduire la domination comme évidence. À rappeler que certains peuvent frapper, et que d’autres doivent apprendre à encaisser ou à disparaître. Elle met en scène un ordre du monde où la force physique redevient un principe de hiérarchisation politique.
Chaque attaque est un message adressé à plusieurs destinataires. Aux militants visés, pour les dissuader. À leurs organisations, pour les fragiliser. Au reste de la société, pour banaliser l’idée que la violence politique est possible, voire inévitable.
Chaque agression est une tentative d’élargir le champ du possible. Ce qui était impensable hier devient tolérable aujourd’hui, puis banal demain. La répétition joue un rôle central. Elle installe, progressivement, une nouvelle norme.
Dans ce cadre, la violence n’est pas un excès. Elle est un instrument. Un instrument de conquête, de contrôle, de transformation du rapport de force.
Comprendre cela est essentiel. Car tant que cette dimension est niée ou minimisée, la réponse reste inadéquate. On traite des symptômes là où il faudrait analyser une stratégie. On condamne des actes isolés sans voir la logique qui les relie.
Refuser cette lecture, c’est se condamner à subir. La reconnaître, c’est se donner les moyens de penser une réponse politique à la hauteur de ce qui est réellement en jeu.

L’illusion de la symétrie
Face à ces situations, une rhétorique bien connue se déploie presque mécaniquement. Celle de la symétrie. Deux camps. Deux violences. Deux radicalités supposément équivalentes qui se feraient face dans un affrontement indistinct.
Cette lecture est profondément trompeuse. Elle ne relève pas d’une simple erreur d’analyse. Elle constitue un positionnement politique en soi. Car ce qu’elle efface, systématiquement, c’est la question centrale qui initie la confrontation, dans quel but, avec quels moyens..
En gommant ces éléments, elle fabrique une équivalence artificielle. Elle transforme une agression en simple épisode d’un conflit abstrait. Elle dissout la responsabilité dans une confusion générale où plus rien ne peut être qualifié.
Mettre sur le même plan l’agression et la riposte, c’est neutraliser politiquement la possibilité même de se défendre. C’est désarmer un camp au nom d’une prétendue neutralité qui, dans les faits, ne l’est jamais.
Car celui qui attaque choisit. Le moment. Le lieu. Les conditions. Celui qui subit, lui, n’a pas ce privilège. Il agit dans l’urgence, dans la contrainte, dans une situation qu’il n’a pas décidée.
Et pourtant, une partie du champ politique persiste à entretenir cette confusion. Au nom d’une respectabilité institutionnelle, d’une posture d’équilibre, d’un refus affiché des « extrêmes », certains en viennent à affirmer qu’il n’existerait plus aucune différence entre l’extrême droite et l’extrême gauche.
Cette position n’est pas seulement fausse. Elle est dangereuse.
Elle revient à placer sur un même plan un projet fondé sur l’exclusion, la hiérarchisation des vies et la violence organisée, et des mouvements qui, malgré leurs contradictions, s’inscrivent dans une histoire d’émancipation et de lutte contre les dominations.
Elle traduit surtout une forme de renoncement. Celui d’une partie de la gauche institutionnelle, qui préfère préserver son image de respectabilité plutôt que d’assumer la conflictualité réelle du champ politique.
À force de vouloir apparaître raisonnables aux yeux des dominants, ces positions finissent par adopter leurs catégories, leur langage, leurs peurs. Elles se détachent des réalités vécues, des violences concrètes, des rapports de force effectifs.
Ce faisant, elles ne pacifient rien. Elles affaiblissent celles et ceux qui font face aux attaques, et laissent le terrain à ceux qui, eux, n’ont jamais renoncé à l’usage stratégique de la violence.
Il faut être clair. Refuser la symétrie, ce n’est pas justifier n’importe quoi. Ce n’est pas nier la complexité des situations. C’est refuser une lecture qui inverse les responsabilités et désarme politiquement celles et ceux qui subissent.
Dans un contexte où les agressions existent, où elles sont organisées, répétées, revendiquées, prétendre que tout se vaut revient à abandonner toute capacité d’analyse.
Et, à terme, toute capacité de résistance.

Une nécessité matérielle
Aucun mouvement populaire ne se construit autour de la violence physique. Les dynamiques militantes naissent ailleurs. Elles prennent racine dans la volonté d’organiser, de comprendre et de transformer le réel. Elles reposent sur des pratiques patientes de solidarité, de transmission et de politisation.
On s’y retrouve pour débattre, pour apprendre, pour tisser des liens, pour élaborer des stratégies. Ces espaces sont d’abord des lieux de vie de lutte. Ils ne sont pas conçus comme des zones de confrontation, mais comme des points d’appui pour construire autre chose.
Mais lorsque ces espaces deviennent des cibles, une transformation s’opère.
Ce basculement est toujours concret. Il survient lorsque la possibilité même de se réunir, de s’exprimer et de s’organiser est remise en cause par la menace ou par l’attaque. À partir de là, la question de l’organisation de la lutte ne peut plus être dissociée de celle de la protection. Il ne s’agit plus uniquement de convaincre ou de mobiliser, mais de garantir que ces espaces puissent continuer à exister malgré les tentatives d’intimidation.
Comment maintenir un meeting lorsque sa tenue peut être physiquement empêchée. Comment organiser une manifestation lorsque des agressions sont probables. Comment assurer la sécurité de personnes visées, parfois explicitement, en raison de leur engagement.
Ces questions ne relèvent pas d’une posture idéologique. Elles relèvent de contraintes matérielles.
Un mouvement incapable de protéger ses membres s’expose à un affaiblissement progressif. Les engagements deviennent plus coûteux, plus risqués, plus difficiles à tenir dans la durée. La peur s’installe, parfois de manière diffuse, mais toujours efficace. Elle fragilise les collectifs, dissuade les nouvelles personnes de s’engager et use celles et ceux qui sont déjà présents.
C’est précisément l’un des objectifs des attaques. Produire des effets au-delà du moment immédiat. Installer une insécurité durable, transformer chaque initiative en prise de risque, introduire une incertitude permanente.
Dans ce contexte, l’autodéfense cesse d’être une abstraction. Elle devient une condition d’existence.
Elle n’est pas choisie comme une radicalité supplémentaire. Elle est imposée comme une contrainte par la réalité du rapport de force. Elle s’inscrit dans une logique de préservation. Préserver des espaces, des personnes, des dynamiques collectives.
L’autodéfense, dans cette perspective, n’est pas un horizon de lutte. Elle est ce qui permet à la lutte de continuer à exister.

La part d’irréversibilité
Il faut ici affronter un point souvent contourné, parce qu’il dérange et qu’il ne se prête ni aux simplifications morales ni aux récits confortables. Celui de l’irréversibilité possible des situations de confrontation.
Une attaque physique n’est jamais un échange rationnel, mesuré, contrôlé. Elle rompt immédiatement les cadres habituels de la lutte. Elle introduit du désordre, de la confusion, de la vitesse. Le temps se contracte, les perceptions se brouillent, les informations deviennent partielles, incertaines, parfois contradictoires. Chacun agit avec ce qu’il voit, ce qu’il comprend, ce qu’il anticipe dans l’instant.
Dans ces conditions, la maîtrise parfaite des gestes est une illusion. Les réactions ne sont pas entièrement contrôlées, et elles ne peuvent pas l’être. L’intention initiale, même défensive, se heurte à la réalité d’une situation qui échappe, par nature, à toute régulation fine.
Un coup porté pour se protéger peut alors produire des effets qui dépassent ce qui était recherché. Non pas parce qu’il existerait une volonté préalable de tuer ou de détruire, mais parce que la dynamique même de la confrontation rend impossible toute garantie absolue sur ses conséquences.
Cette dimension doit être prise au sérieux. Elle oblige à sortir des représentations abstraites, où chaque geste serait parfaitement calibré, chaque action pleinement consciente de ses effets. Elle impose de reconnaître que la violence, dès lors qu’elle surgit dans la lutte, ouvre un champ d’incertitude irréductible.
Dire cela ne revient pas à banaliser la mort ni à en atténuer la gravité. Il s’agit au contraire de refuser une lecture simplificatrice qui isole les conséquences sans interroger les conditions qui les ont rendues possibles.
Car cette irréversibilité n’apparaît pas spontanément. Elle est le produit d’une situation initiale. Elle découle d’un moment où quelqu’un a décidé d’introduire la violence dans un espace de lutte qui n’était pas destiné à cela.
Rappeler cela, c’est rétablir une hiérarchie des responsabilités. La chaîne des événements ne commence pas au moment où les conséquences deviennent visibles. Elle commence au moment où la confrontation est provoquée.
C’est là que se situe le point de bascule. Et c’est là que réside la responsabilité première.

Construire une autodéfense collective
Si l’autodéfense est une nécessité, elle ne peut pas rester à l’état de réaction improvisée, dépendante des réflexes individuels ou de la bonne volonté du moment. Une réponse dispersée, non coordonnée, expose davantage qu’elle ne protège. Elle doit donc être pensée, organisée, structurée dans la durée, intégrée pleinement à la dynamique de la lutte.
Une autodéfense populaire n’est pas une addition de gestes isolés. C’est une pratique collective, inscrite dans une organisation, portée par des principes clairs et partagés. Elle relève d’une responsabilité commune, assumée à l’échelle du groupe, et non d’une délégation implicite à quelques individus supposés « capables ». Chacun doit savoir ce qu’il fait, pourquoi il le fait, et dans quel cadre il agit.
Cela suppose d’abord une organisation claire des événements. Anticiper les conditions matérielles, définir des rôles, prévoir des points d’appui, identifier des référents. Rien de spectaculaire, mais une rigueur constante qui permet d’éviter l’improvisation lorsque la situation se tend. Une lutte qui s’organise sérieusement est déjà, en partie, une lutte qui se protège.
Cela suppose également une identification des risques. Non pas dans une logique paranoïaque, mais dans une lecture lucide du contexte. Où se tient l’événement, qui y participe, quels précédents existent, quels types de perturbations sont plausibles. Cette analyse permet d’ajuster les dispositifs, d’éviter à la fois la sous-estimation et la sur-réaction, et de garder la maîtrise de la situation.
La capacité de coordination est tout aussi décisive. En situation de stress, l’absence de coordination produit de la confusion, et la confusion fragilise tout le monde. Une circulation claire de l’information, des canaux identifiés, des décisions rapides et comprises collectivement sont des éléments essentiels pour éviter l’escalade et protéger efficacement. Une lutte organisée est une lutte qui sait communiquer, même sous pression.
La discipline dans les comportements constitue un autre pilier. Elle ne renvoie pas à une rigidité autoritaire, mais à une cohérence collective. Savoir quand intervenir, quand ne pas intervenir, comment se positionner, comment protéger sans aggraver la situation. Sans cette discipline, les initiatives individuelles, même animées de bonnes intentions, peuvent désorganiser l’ensemble et créer des vulnérabilités.
À cela s’ajoute une culture partagée de vigilance. Une attention portée aux dynamiques environnantes, aux signaux faibles, aux changements de situation. Cette vigilance n’est pas une tension permanente, mais une capacité collective à rester attentif, à anticiper, à ne pas être pris de court. Elle se construit dans le temps, par l’expérience et par la transmission.
Enfin, une préparation minimale est nécessaire. Non pas dans une logique d’escalade ou de confrontation recherchée, mais dans une logique de protection et de responsabilité. Savoir comment réagir face à une situation tendue, connaître des gestes simples pour protéger, évacuer, alerter. Cette préparation réduit les marges d’improvisation, limite les risques de panique et renforce la capacité du collectif à faire face.
L’objectif de l’autodéfense collective n’est pas de multiplier les confrontations. Il est au contraire de les rendre inefficaces, voire inutiles. Une présence organisée, visible et maîtrisée peut suffire à dissuader. Une capacité de réaction claire peut empêcher une situation de dégénérer. Dans bien des cas, la meilleure autodéfense est celle qui évite que la confrontation n’ait lieu.
Il s’agit, au fond, de garantir une chose simple mais essentielle. Que des espaces de lutte puissent exister, se déployer, s’ancrer dans la durée, sans être soumis à la violence d’autrui. Que l’engagement ne soit pas conditionné par la capacité à encaisser, mais soutenu par une organisation capable de protéger.
L’autodéfense collective, ainsi pensée, ne détourne pas de la lutte. Elle en est une condition matérielle. Elle permet de tenir dans le temps, de sécuriser les dynamiques, de rendre possible ce qui, autrement, resterait constamment menacé.

La bataille du récit
Chaque situation de confrontation ouvre presque immédiatement un second front. Un front moins visible, mais tout aussi décisif. Celui du récit.
Ce qui s’est produit sur le terrain ne suffit pas. Il faut ensuite dire ce qui s’est passé, nommer les faits, en fixer l’ordre, en désigner les responsables. Et c’est précisément à ce moment que se joue une autre forme de rapport de force.
Car les faits, une fois sortis de la situation immédiate, ne circulent jamais à l’état brut. Ils sont sélectionnés, découpés, réordonnés, interprétés. Ce travail de mise en récit n’est pas neutre. Il détermine la manière dont un événement sera compris, jugé, mémorisé.
Dans ce processus, certaines opérations reviennent de manière récurrente. Le contexte disparaît ou est relégué au second plan. La chronologie est brouillée, parfois inversée. Les responsabilités sont diluées dans une présentation globalisante. Les gestes de défense sont isolés et présentés comme des actes initiaux, détachés de ce qui les a précédés.
Ainsi se construit une équivalence fictive. Une scène où tout se vaut, où chacun serait également responsable, où la distinction entre agression et riposte s’efface.
Cette construction n’est pas le produit du hasard. Elle répond à une logique. Produire de la confusion, pour empêcher toute lecture claire. Installer un doute, pour affaiblir les solidarités. Et, surtout, faire porter sur celles et ceux qui se défendent une forme de culpabilité anticipée.
Peu à peu, l’idée s’installe que se défendre serait déjà une faute. Que répondre à une attaque reviendrait à s’abaisser au même niveau. Que la seule position légitime serait l’abstention, même face à la violence.
Cette injonction est profondément politique. Elle vise à neutraliser toute capacité de résistance en la disqualifiant moralement. Elle impose un cadre où subir devient acceptable, mais où répondre devient suspect.
Refuser cette narration est donc essentiel. Il ne s’agit pas de nier la complexité des situations ni la gravité des conséquences possibles. Il ne s’agit pas de produire un contre-récit simpliste qui inverserait mécaniquement les responsabilités.
Il s’agit de rétablir des éléments fondamentaux. La chronologie. Le contexte. Les intentions. Les conditions matérielles dans lesquelles les événements se déroulent.
Et, surtout, de rappeler systématiquement le point de départ. L’agression. Sans cela, toute analyse devient faussée. Et avec elle, toute possibilité de compréhension, de justice et de positionnement politique cohérent.

Tenir ensemble
Il est essentiel de ne pas perdre de vue une distinction fondamentale, sans laquelle toute stratégie de lutte finit par se déséquilibrer. L’autodéfense ne peut pas devenir le centre de gravité d’un mouvement antifasciste. Elle n’en constitue ni le sens, ni l’horizon.
L’autodéfense n’est pas une fin. Elle ne porte pas en elle un projet d’émancipation, elle ne dessine pas un avenir, elle ne transforme pas à elle seule les rapports sociaux. Elle intervient en amont, dans des conditions imposées, pour rendre possible la lutte elle-même.
Confondre les deux serait une erreur. Une erreur stratégique, mais aussi une erreur politique. Car une dynamique antifasciste qui se définirait principalement par sa capacité à se défendre risquerait, à terme, de se refermer, de se durcir, de réduire son champ d’action. Elle pourrait substituer la logique de protection à celle de construction, la réaction à l’initiative, la défense à la transformation.
Or, l’antifascisme ne se réduit pas à faire face. Il vise à construire. À arracher des espaces, à produire du commun, à faire reculer les dominations, à transformer concrètement les conditions d’existence.
Il faut donc tenir ensemble deux exigences, sans jamais sacrifier l’une à l’autre.
D’un côté, reconnaître la nécessité de se protéger. Assumer que certaines situations imposent des formes d’autodéfense. Ne pas laisser les espaces de lutte à la merci des agressions, ni abandonner celles et ceux qui s’engagent à une exposition permanente. Refuser que la peur devienne un filtre d’entrée dans la lutte.
De l’autre, ne jamais perdre le cap. Le cœur de la lutte antifasciste reste ailleurs. Il réside dans l’organisation collective, dans la construction de solidarités durables, dans la production d’analyses, dans la capacité à élargir, à convaincre, à structurer. Il s’inscrit dans un horizon de transformation, pas dans une logique de simple survie.
C’est là que se joue la profondeur d’un mouvement. Dans sa capacité à durer, à s’ancrer, à faire grandir ses forces, à ouvrir des perspectives. Pas seulement dans sa capacité à encaisser ou à répondre.
Mais il faut être lucide. Sans capacité minimale d’autodéfense, ces perspectives restent fragiles. Elles peuvent être interrompues, dispersées, empêchées. Un collectif constamment sous pression, exposé à des attaques répétées, peine à se projeter, à se structurer, à accueillir de nouvelles personnes. La lutte se replie, s’épuise, se fragmente.
L’autodéfense intervient donc comme une condition matérielle de la lutte antifasciste. Elle ne la définit pas, mais elle la rend possible. Elle ne lui donne pas son sens, mais elle en garantit l’espace d’existence.
Toute la difficulté réside dans cet équilibre. Ne pas nier la conflictualité réelle, mais ne pas s’y enfermer. Se donner les moyens de tenir, sans réduire l’horizon à cette seule nécessité.
Autrement dit, faire en sorte que l’autodéfense serve toujours la lutte, et que la lutte ne soit jamais absorbée par l’autodéfense.

Nous ne choisissons pas les conditions dans lesquelles nous devons lutter. Mais nous avons la responsabilité de les regarder lucidement, sans nous réfugier dans des abstractions rassurantes ou des cadres d’analyse devenus inopérants. Faire comme si les espaces de lutte étaient neutres, comme si la conflictualité pouvait toujours être contenue dans des formes pacifiées, revient à ignorer les réalités concrètes auxquelles sont confrontés celles et ceux qui s’engagent.
Or ces réalités existent. Elles s’imposent, parfois brutalement. Elles rappellent que la lutte n’est pas seulement une affaire d’idées, mais aussi de conditions matérielles, de rapports de force, de capacité à tenir dans la durée face à des adversaires organisés.
Tant que des groupes d’extrême droite feront de la violence un outil de leur stratégie, tant qu’ils chercheront à imposer leur présence par l’intimidation, à restreindre l’expression par la menace, à tester les limites de ce qui peut être fait sans réaction, la question de l’autodéfense antifasciste restera posée.
Elle ne disparaîtra pas par décret moral. Elle ne s’effacera pas sous l’effet d’une condamnation de principe. Elle persistera, parce qu’elle découle directement d’une situation concrète, d’un rapport de force réel.
Il faut donc refuser les faux débats qui consistent à la présenter comme une dérive, comme un excès ou comme une anomalie. Cette manière de poser le problème inverse les responsabilités et empêche de penser la lutte telle qu’elle est réellement menée.
L’autodéfense n’est pas une radicalité choisie. Elle est une réponse imposée.
Elle est une nécessité pour continuer à se rassembler, sans que chaque initiative soit menacée ou empêchée. Une nécessité pour continuer à lutter, sans que l’engagement soit conditionné par la peur. Une nécessité pour continuer à exister dans l’espace public, face à celles et ceux qui cherchent précisément à en exclure toute opposition.
Mais elle n’épuise pas la lutte. Elle ne constitue pas un horizon en soi. Elle est ce qui permet de préserver les conditions dans lesquelles une dynamique antifasciste peut se déployer, s’organiser, s’élargir.
C’est en ce sens qu’il faut la comprendre. Non comme une fin, mais comme un moyen. Non comme un choix, mais comme une conséquence.
Et, surtout, comme une exigence de lucidité face au réel.
