La démocratie sous
le règne du capital
Bobigny, 4 octobre 2025
L’ordre social dans lequel nous vivons n’est pas né d’un hasard de l’histoire. Il est le résultat d’un long processus d’organisation du monde au profit de quelques-uns. Les sociétés dominées par le capital n’ont pas simplement vu naître des inégalités. Elles ont été construites pour les produire, les reproduire et les protéger.
Au cœur de ce système se trouve une idée simple et terrible à la fois.
Le travail de millions d’êtres humains crée des richesses immenses, mais ces richesses se concentrent entre les mains d’une minorité qui en dispose comme d’un bien privé. Ce déséquilibre n’est pas une anomalie qu’il faudrait corriger à la marge. Il constitue la logique même du système.
Dès lors, la démocratie ne peut y exister qu’en surface. Elle subsiste dans ses formes visibles. Elle organise des élections, proclame des principes, invoque l’égalité des citoyens devant la loi. Mais sous ces formes persiste une réalité plus profonde. Là où les richesses sont accaparées par quelques-uns, le pouvoir réel suit le même chemin.
Ainsi se forme une contradiction permanente. Les institutions parlent au nom du peuple, mais l’organisation de la société soumet la majorité aux décisions prises ailleurs. La démocratie est proclamée dans les discours, tandis que la dépendance matérielle façonne la vie quotidienne.
Une société qui accepte que l’abondance s’accumule au sommet pendant que les précarités se multiplient à la base ne gouverne pas réellement au nom du peuple.
Elle administre la pénurie pour les uns et garantit la sécurité des privilèges pour les autres. Elle proclame l’égalité tout en organisant l’inégalité. Elle célèbre la liberté tout en laissant peser sur les existences des contraintes économiques permanentes.
Car la domination contemporaine ne se limite pas à la possession des usines, des terres ou des capitaux. Elle s’étend désormais à la formation des imaginaires. Les grandes puissances économiques disposent des moyens d’influencer l’information, de structurer la culture et d’orienter les débats publics.
Par la répétition, la saturation et l’évidence fabriquée, elles définissent ce qui paraît possible et ce qui ne le serait pas. Elles façonnent l’horizon du pensable. Ce pouvoir discret n’a pas besoin de s’imposer par la force. Il agit en installant dans les esprits l’idée que l’ordre existant serait naturel, immuable ou sans alternative.
Dans ces conditions, la démocratie risque de devenir une mécanique sans prise sur le réel. On convoque régulièrement le peuple aux urnes, mais on lui refuse la maîtrise de ce qu’il produit, de ce qu’il apprend et de ce qu’il vit.
Le suffrage universel est présenté comme l’aboutissement ultime de la souveraineté populaire, alors même que ses limites sont soigneusement maintenues. La non-reconnaissance du vote blanc en est un exemple révélateur. Lorsqu’un refus clair de l’offre politique est assimilé à une absence, ce n’est pas un détail technique. C’est une manière de borner ce que la démocratie accepte d’entendre.
Participer est encouragé. Contester le cadre l’est beaucoup moins.
Mais la question dépasse largement ce problème. Car même pleinement reconnu, le vote ne saurait suffire à faire vivre une démocratie réelle. Une démocratie qui ne s’exerce qu’un jour tous les quelques années, avant de disparaître dans la délégation totale du pouvoir, ne constitue pas le gouvernement du peuple. Elle n’est bien souvent qu’une suspension provisoire de la dépossession.
La démocratie ne peut se limiter aux urnes. Elle doit irriguer l’ensemble de la vie sociale.
Elle doit vivre dans les lieux de travail, là où se décide l’organisation de la production et la répartition des richesses. Elle doit vivre dans les lieux d’enseignement, où se forment les consciences et les capacités critiques. Elle doit s’exercer dans les quartiers, les services publics, les espaces de vie collective, partout où se fabriquent concrètement les conditions de l’existence.
Car que vaut l’égalité formelle du vote lorsque la peur de perdre son emploi, son logement ou ses droits pèse sur les décisions individuelles bien plus fortement que la réflexion politique ?
Que vaut l’égalité des bulletins lorsque l’inégalité des conditions détermine les trajectoires de vie, les marges d’action et les possibilités de résistance ?
Sans sécurité matérielle, sans accès réel au logement, à la santé et à l’éducation, sans pouvoir collectif sur le travail et les richesses produites, la liberté politique reste abstraite. Elle devient une promesse fragile suspendue au-dessus d’existences contraintes.
La République, dans ces conditions, ne peut plus prétendre émanciper. Elle administre, régule, amortit parfois les chocs les plus violents. Mais elle laisse intacte la structure fondamentale qui organise la domination économique.
Or il ne peut exister de démocratie véritable dans un système où l’accumulation privée commande l’ensemble de la vie sociale. Tant que les richesses produites par tous resteront confisquées par quelques-uns, tant que les décisions fondamentales resteront concentrées loin de celles et ceux qui font tourner la société, la démocratie demeurera entravée.
Il ne peut y avoir de peuple libre là où la majorité vit sous contrainte permanente. Il ne peut y avoir de démocratie vivante tant que le capital règne sur les conditions mêmes de l’existence.
La démocratie réelle ne pourra naître que du moment où les femmes et les hommes reprendront collectivement la maîtrise de ce qui fait leur vie. La manière de produire, de partager, d’apprendre, de décider.
Dès ce jour, la démocratie cessera d’être un rituel périodique pour devenir une pratique quotidienne. Elle ne sera plus une promesse fragile. Elle deviendra la forme vivante d’un peuple qui se gouverne réellement lui-même.
