Lettre à Maurice Thorez
Aimé CÉSAIRE (1956)
Note de Lecture : Dans cette lettre de 1956, A. Césaire annonce sa rupture avec le PCF stalinien, dénonçant ses impensés coloniaux et son incapacité à penser pleinement la question noire. Refusant toute subordination des luttes anticoloniales à une ligne européenne, Césaire affirme la nécessité d’une autonomie politique et intellectuelle des peuples colonisés.
Le texte marque un moment de clarification. Il ne rejette pas l’idéal révolutionnaire, mais en conteste les formes dogmatiques et aveugles aux réalités coloniales. Il conserve une force intacte celle d’un refus de l’alignement, et d’un appel à penser l’émancipation depuis les expériences concrètes des peuples, et non depuis des schémas imposés.
(Source : François DURPAIRE, Black révolution, Demopolis 2010. Carnets Populaire. 2026.)
Aimé Césaire, Député de la Martinique,
à Maurice Thorez, Secrétaire Général du Parti Communiste Français.
Maurice Thorez,
Il me serait facile d’articuler tant à l’égard du Parti Communiste Français qu’à l’égard du Communisme International tel qu’il est patronné par l’Union Soviétique, une longue liste de griefs ou de désaccords. La moisson a été particulièrement riche ces derniers temps et les révélations de Khrouchtchev sur Staline sont telles qu’elles ont plongé, ou du moins, je l’espère, tous ceux qui ont, à quelque degré que ce soit, participé à l’action communiste dans un abîme de stupeur, de douleur et de honte.
Oui, ces morts, ces torturés, ces suppliciés, ni les réhabilitations posthumes, ni les funérailles nationales, ni les discours officiels ne prévaudront contre eux. Ils ne sont pas de ceux dont on conjure le spectre par quelque phrase mécanique. Désormais leur visage apparaît en filigrane dans la pâte même du système, comme l’obsession de notre échec et de notre humiliation.
Et bien entendu, ce n’est pas l’attitude du Parti Communiste Français, telle qu’elle a été définie en son XIVe Congrès, attitude qui semble avant tout avoir été dictée par le dérisoire souci des dirigeants de ne pas perdre la face, qui aura permis de dissiper le malaise et obtenu que cesse de s’ulcérer et de saigner au plus vif de nos consciences une blessure.
Les faits sont là, massifs.
Je cite pêle-mêle les précisions données par Khrouchtchev sur les méthodes de Staline, la vraie nature des rapports entre le pouvoir de l’État et la classe ouvrière dans trop de démocraties populaires, rapports qui nous font croire à l’existence dans ces pays d’un véritable capitalisme d’État exploitant la classe ouvrière de manière pas très différente de celle en usage dans les pays capitalistes, la conception généralement admise dans les partis communistes de type stalinien des relations entre États et partis frères, témoin le tombereau d’injures déversées pendant cinq ans sur la Yougoslavie coupable d’avoir affirmé sa volonté d’indépendance, le manque de signes positifs indiquant la volonté du Parti Communiste Russe et de l’État soviétique d’accorder leur indépendance aux autres partis communistes et aux autres États socialistes, ou encore le manque de hâte des partis non russes et singulièrement du Parti Communiste Français à s’emparer de cette offre et à affirmer leur indépendance à l’égard de la Russie.
Tout cela nous autorise à dire que, exception faite pour la Yougoslavie, dans de nombreux pays d’Europe, et au nom du socialisme, des bureaucraties coupées du peuple, usurpatrices, dont il est maintenant prouvé qu’il n’y a rien à attendre, ont réussi la piteuse merveille de transformer en cauchemar ce que l’humanité a longtemps caressé comme un rêve, le socialisme.
Quant au Parti Communiste Français, on n’a pas pu ne pas être frappé par sa répugnance à s’engager dans les voies de la déstalinisation, sa mauvaise volonté à condamner Staline et les méthodes qui l’ont conduit au crime, son inaltérable satisfaction de soi, son refus de renoncer aux méthodes antidémocratiques chères à Staline, bref par tout cela qui nous autorise à parler d’un stalinisme français qui a la vie plus dure que Staline lui-même et qui, on peut le conjecturer, aurait produit en France les mêmes effets catastrophiques qu’en Russie s’il avait accédé au pouvoir.
Ici, comment taire notre déception.
Il est très vrai de dire qu’au lendemain du rapport Khrouchtchev nous avons tressailli d’espérance. On attendait du Parti Communiste Français une autocritique probe, une désolidarisation d’avec le crime qui le disculpât, non un reniement, mais un nouveau et solennel départ, quelque chose comme le Parti Communiste fondé une seconde fois. Au lieu de cela, au Havre, nous n’avons vu qu’entêtement dans l’erreur, persévérance dans le mensonge, absurde prétention de ne s’être jamais trompé, bref chez des pontifes plus que jamais pontifiant, une incapacité à se hausser au niveau de l’événement.
Quoi, tous les partis communistes bougent, Italie, Pologne, Hongrie, Chine, et le parti français, au milieu du tourbillon général, se contemple lui-même et se dit satisfait. Jamais je n’ai eu autant conscience d’un tel retard historique affligeant un grand peuple.
Mais, quelque grave que soit ce grief, je veux ajouter un certain nombre de considérations se rapportant à ma qualité d’homme de couleur.
Disons-le d’un mot, à la lumière des événements et réflexion faite sur les pratiques honteuses de l’antisémitisme dans certains pays se réclamant du socialisme, j’ai acquis la conviction que nos voies et celles du communisme tel qu’il est mis en pratique ne se confondent pas purement et simplement.
Un fait capital est celui-ci, que nous, hommes de couleur, avons pris possession de tout le champ de notre singularité et que nous sommes prêts à en assumer les responsabilités. Singularité de notre situation dans le monde, de nos problèmes, de notre histoire, de notre culture.
Il en résulte que nos voies vers l’avenir ne sont pas toutes faites, qu’elles sont à découvrir, et que cette découverte ne regarde que nous. La question coloniale ne peut être traitée comme une simple partie d’un ensemble plus vaste sur lequel d’autres décideraient à notre place.
Je fais ici allusion au vote du Parti Communiste Français sur l’Algérie, accordant les pleins pouvoirs au gouvernement Mollet. Notre lutte, celle des peuples coloniaux contre le colonialisme, est d’une tout autre nature que la lutte de l’ouvrier français contre le capitalisme français et ne saurait en être un simple fragment.
Je me suis souvent demandé si, dans des sociétés comme les nôtres, les conditions permettaient une action efficace d’organisations communistes isolées ou dépendantes de la métropole, et s’il ne fallait pas plutôt rechercher des formes d’organisation larges, capables de rassembler plutôt que de diviser.
L’impasse actuelle aux Antilles me paraît trancher la question. J’opte pour le plus large contre le plus étroit, pour le mouvement qui rassemble les énergies contre celui qui les divise.
En Europe, l’unité des forces de gauche est à l’ordre du jour, mais elle suppose que les partis communistes rompent avec les méthodes héritées de Staline. Sans cela, les adversaires de l’unité resteront en position de force.
Dans notre pays, où les divisions sont souvent importées d’Europe, nous devons retrouver l’essentiel, l’unité entre frères et camarades.
L’expérience nous enseigne qu’il n’y a qu’une arme efficace, l’unité des volontés anticolonialistes.
Pour ma part, je crois que les peuples noirs sont riches d’énergie, mais que ces forces ne peuvent s’épanouir que dans des organisations qui leur soient propres.
Ce n’est pas refus de l’alliance, mais refus de la subordination.
Or certains défauts du Parti Communiste Français, assimilationnisme, chauvinisme inconscient, croyance en la supériorité de l’Occident, en témoignent.
Staline lui-même a réintroduit l’idée de peuples avancés et retardés, proche du paternalisme colonial. Appelons cela du fraternalisme, ce grand frère qui prétend guider.
Or c’est précisément ce que nous refusons.
Nous voulons un développement autonome, sans tutelle extérieure. Nous ne pouvons déléguer à personne le soin de penser pour nous.
Ce n’est pas le marxisme que je renie, mais l’usage qui en est fait. Les doctrines doivent être au service des peuples, et non l’inverse.
Il faut une véritable révolution copernicienne, car l’habitude de penser pour nous reste profondément ancrée.
Peut-être verra-t-on naître des formes de communisme adaptées à chaque peuple. Mais cela ne sera pas possible tant que le Parti Communiste Français imposera sa propre lecture.
Nous vivons une double crise, celle du capitalisme et celle du stalinisme, ce faux socialisme. Le monde est dans une impasse.
Cela signifie qu’il faut abandonner les vieilles routes et inventer les nôtres.
L’heure de nous-mêmes a sonné.
Tout peut encore être sauvé à condition que l’initiative soit rendue aux peuples.
Je pense ici à la Martinique, à laquelle le Parti Communiste Français n’a jamais offert de véritable perspective. Le communisme y a renforcé l’assimilation, l’isolement et la coupure avec l’Afrique.
Or c’est de l’Afrique que j’attends la régénération des Antilles.
On nous parle de solidarité avec le prolétariat français. Je ne la nie pas, mais elle ne doit pas devenir une abstraction qui nous coupe d’alliances naturelles.
Il y a deux manières de se perdre, par enfermement dans le particulier ou par dissolution dans un universel abstrait.
Je défends un universel riche de tous les particuliers.
Il nous faut inventer notre route, bâtir des organisations capables d’aider les peuples noirs dans leur lutte pour la justice, la culture, la dignité et la liberté.
Dans ces conditions, je vous prie de recevoir ma démission de membre du Parti Communiste Français.
Aimé Césaire
Paris, le 24 octobre 1956

