7. mai 2026
Dissoudre l’antifascisme, vraiment ?
Il y a parfois, dans la prose froide des arrêtés préfectoraux, des aveux plus éloquents que tous les discours. À force de vouloir justifier l’injustifiable, l’administration finit par écrire elle-même ce que le pouvoir voudrait taire.
Dans l’arrêté d’interdiction de la manifestation antifasciste, antiraciste et anti-impérialiste, la Préfecture de police explique que le rassemblement poserait problème parce qu’il intervient « au moment même où l’antifascisme réaffirme sa volonté de perdurer » après le rejet par le Conseil d’État du recours formé par la Jeune Garde contre sa dissolution.

Ainsi donc, ce n’est plus la violence fasciste qui inquiète l’État, mais la persistance de celles et ceux qui lui résistent.
Ce n’est plus la parade des nostalgiques du sang et de la botte qui troublerait l’ordre public, mais la fidélité obstinée à la mémoire des fusillés, des déportés, des maquisards, des FTP-MOI, de tous ces anonymes qui refusèrent de plier le genou devant la barbarie.
On nous explique, avec le sérieux administratif des lâchetés d’État, que l’antifascisme deviendrait suspect parce qu’il refuse de disparaître après la dissolution de la Jeune Garde.
Mais depuis quand dissout-on une idée juste par décret ? Depuis quand un arrêté préfectoral abolit-il la nécessité morale de combattre le racisme, l’antisémitisme, le suprémacisme, le négationnisme, la haine organisée ?
L’antifascisme n’est pas une structure à dissoudre. Ce n’est ni un sigle, ni un local, ni un tampon de préfecture. C’est un devoir. C’est une mémoire. C’est la leçon arrachée aux ruines de l’Europe. C’est la promesse faite devant Auschwitz, devant Sétif, devant Oradour, devant Charonne, devant chaque fosse commune où le fascisme a laissé sa signature.
Et voilà que l’on nous explique que persister dans cette promesse constituerait une circonstance aggravante.
Quelle honte.
Le préfet ne dit pas qu’il interdit parce que les fascistes défilent. Il dit qu’il interdit parce que des antifascistes refusent de se taire. Il ne condamne pas la menace, il désigne la riposte. Il ne protège pas la "paix civile", il organise la symétrie mensongère entre l’agresseur et celui qui se défend. C’est la vieille mécanique des pouvoirs faibles devant les puissances qu’ils tolèrent toujours mieux que les colères populaires.
On supporte les tambours néonazis au cœur de Paris, les cortèges du Comité du 9 Mai, les symboles, les nostalgies, les connivences à peine voilées. Mais l’on s’effraie des drapeaux de celles et ceux qui disent non. On laisse marcher les héritiers de la collaboration, mais l’on soupçonne les héritiers de la Résistance. On criminalise la mémoire pour ne pas avoir à affronter l’oubli.
Le plus commode, pour l’État, reste toujours de parler de « violences entre groupuscules radicaux », comme si le fascisme et l’antifascisme relevaient d’une querelle symétrique entre deux excès comparables.
Vieille fraude. Vieille lâcheté. Le fascisme n’est pas une opinion parmi d’autres. Ce n’est pas une radicalité un peu trop vive dans le débat public. C’est un projet politique fondé sur la hiérarchie des vies, sur la purification sociale et raciale, sur l’écrasement des faibles, sur l’organisation méthodique de la peur.
L’antifascisme n’est pas son miroir. Il est sa négation. Il n’invente pas le conflit. Il constate qu’il est déjà là.
Quand des groupes racistes, antisémites, islamophobes, négationnistes et suprémacistes s’organisent publiquement, la question n’est pas de savoir s’il faut troubler la tranquillité de la rue. La question est de savoir si l’on accepte de capituler en silence.
La préfecture voudrait un antifascisme sage. Un antifascisme de musée. Un antifascisme de plaque commémorative et de discours officiels. Des fleurs sur les tombes, mais surtout pas de présence dans les rues. De la mémoire, à condition qu’elle ne produise aucune conséquence politique.
Un antifascisme mort. Nous refusons cela. L’antifascisme n’est ni un folklore, ni une posture morale pour éditorialistes embarrassés. C’est une nécessité populaire. C’est la réponse des vivants à ceux qui voudraient réhabiliter les morts les plus sinistres de notre histoire.
Quand un État commence à considérer l’antifascisme comme un trouble à l’ordre public, il révèle moins un souci de neutralité qu’un renoncement politique. Il choisit déjà son confort. Il choisit déjà son camp.
Nous ne nous excuserons jamais de continuer. Parce que l’antifascisme n’est pas une option. C’est la ligne minimale de dignité d’une société civilisée.
Et si cela dérange la Préfecture de Police de Paris, alors le problème n’est certainement pas l’antifascisme.
