29. mars 2026

La France postcoloniale n’existe pas

Le terme “postcolonial” s’est imposé comme une évidence dans le langage politique, médiatique et académique. Il suggère qu’une rupture historique nette aurait eu lieu, que la France aurait quitté la séquence coloniale pour entrer dans une phase nouvelle, débarrassée de cet héritage. Dans ce récit, la colonisation appartient au passé. Elle relèverait désormais de la mémoire, du travail historique, parfois de la reconnaissance symbolique, mais ne structurerait plus le présent.

Ce récit est politiquement construit. Et il est faux. Parler de “postcolonial” ne décrit pas une réalité matérielle. C’est une opération idéologique. Elle consiste à transformer un système de domination en épisode historique, à refermer artificiellement une séquence qui, en réalité, ne s’est jamais interrompue.

Cette fiction permet de désarmer la critique. Elle renvoie les violences, les hiérarchies et les inégalités produites par la colonisation à un autre temps, comme si elles n’étaient plus actives aujourd’hui. Or, le colonialisme français n’a pas disparu. Il s’est transformé.

Il s’est reconfiguré dans les institutions, dans les politiques publiques, dans les rapports économiques internationaux, dans les doctrines sécuritaires, dans les représentations sociales. Il continue d’organiser une hiérarchie des vies, ici comme ailleurs.

Il structure la manière dont certains territoires sont administrés, dont certaines populations sont surveillées, dont certains États sont traités sur la scène internationale. Ce que l’on appelle “postcolonial” n’est donc pas une sortie du colonialisme. C’est son camouflage.

Ce camouflage n’est pas neutre. Il sert à stabiliser un ordre. Il permet de maintenir des rapports de domination en les rendant invisibles, en les naturalisant, en les dépolitisant. Il alimente un universalisme abstrait qui prétend ne pas voir les rapports de pouvoir, tout en les reproduisant.

Il permet enfin de disqualifier toute analyse critique en la renvoyant à une lecture “excessive” ou “anachronique” de la réalité. Adopter une perspective antifasciste et anti-impérialiste impose de rompre avec cette illusion.

Car le fascisme ne surgit jamais dans le vide. Il s’appuie toujours sur des structures existantes, sur des héritages, sur des dispositifs de pouvoir déjà en place. En France, ces dispositifs portent une histoire coloniale profonde. Comprendre leur continuité, c’est comprendre aussi les conditions dans lesquelles les formes contemporaines d’autoritarisme, de racisme d’État et de violence politique se déploient.

L’enjeu est donc clair. Il ne s’agit pas de débattre du passé, mais de lire le présent avec précision. Montrer que la France dite “postcoloniale” est une construction idéologique. Mettre au jour les continuités matérielles du colonialisme dans l’État français. Et, à partir de là, réouvrir un horizon politique capable de rompre réellement avec ces structures, plutôt que de les masquer sous le langage de la rupture.

I. Le “postcolonial” comme récit d’État

Une mise en récit de la rupture

La notion de “postcolonial” s’inscrit d’abord dans une construction narrative portée par l’État lui-même. Elle repose sur l’idée d’une rupture historique nette, située dans le moment des indépendances, qui viendrait clore la séquence coloniale. Dans ce récit, la fin administrative de l’empire est présentée comme une transformation profonde de la nature de l’État français, marquant son passage d’une puissance coloniale à une République pleinement détachée de cet héritage.

Ce cadrage n’est pas neutre. Il organise une lecture linéaire de l’histoire dans laquelle la colonisation devient un épisode révolu, inscrit dans le passé et séparé du présent. La violence coloniale est alors renvoyée à une temporalité distante, traitée comme un objet de mémoire ou de reconnaissance symbolique, mais détachée des structures contemporaines.

Cette mise à distance permet de refermer la question coloniale, de la circonscrire à un travail historique, et d’éviter qu’elle ne soit posée comme un problème politique actuel. Ce récit produit un effet central. Il dépolitise.

En transformant le colonialisme en passé clos, il neutralise les revendications qui en découlent. Les demandes de réparation, de restitution, de justice ou de transformation des institutions sont alors disqualifiées ou renvoyées à une logique mémorielle. Elles apparaissent comme excessives, anachroniques ou déconnectées d’une réalité supposément “postcoloniale”.

La rupture proclamée devient ainsi un outil de gouvernement. Elle permet de maintenir les structures héritées tout en niant leur continuité. Elle offre à l’État une position de surplomb, celle d’un acteur ayant déjà soldé son passé, et donc dispensé d’en affronter les conséquences politiques dans le présent.

Ce que construit le récit postcolonial, ce n’est pas seulement une lecture de l’histoire. C’est une manière d’organiser le réel, en rendant invisibles les rapports de domination qui persistent et en empêchant qu’ils soient nommés comme tels.

L’accès aux ressources comme moteur

Au cœur de la continuité des rapports postcoloniaux se trouve une logique simple et constante, celle de l’accès aux ressources. Hier comme aujourd’hui, les territoires anciennement colonisés sont intégrés dans un système d’approvisionnement qui privilégie les intérêts économiques et stratégiques de la France.

Uranium du Niger, pétrole du Gabon, ressources minières et agricoles dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et centrale. Ces matières premières ne sont pas seulement des marchandises. Elles sont des éléments structurants de la puissance économique et énergétique française. Leur sécurisation a longtemps guidé les choix diplomatiques, militaires et économiques de l’État.

Cette logique ne relève pas d’un simple échange entre partenaires égaux. Elle s’inscrit dans des rapports profondément asymétriques. Les économies locales restent souvent dépendantes de l’exportation de matières premières, avec une faible transformation sur place, tandis que les bénéfices majeurs sont captés à l’extérieur. Les conditions d’exploitation, les accords commerciaux et les circuits de décision reproduisent des déséquilibres hérités de la période coloniale.

L’approvisionnement privilégié fonctionne ainsi comme un prolongement du système impérial. Il ne passe plus nécessairement par une domination territoriale directe, mais par des mécanismes économiques, financiers et politiques qui assurent la continuité de l’accès aux ressources.

Ce modèle produit des effets durables. Il freine le développement autonome des pays concernés, alimente des dépendances structurelles et maintient une hiérarchie internationale où certains territoires restent assignés à un rôle de fournisseurs.

Parler de “postcolonial” dans ce contexte revient à ignorer cette réalité matérielle. Car tant que l’accès aux ressources est organisé selon ces logiques, la rupture avec le colonialisme reste largement illusoire.

Le déni comme stratégie

Au-delà du récit de la rupture, le maintien des logiques coloniales repose sur un mécanisme plus profond, celui du déni. Ce déni n’est pas un simple aveuglement. Il constitue une stratégie politique active, qui permet à l’État de préserver ses structures tout en se présentant comme extérieur à l’histoire coloniale.

Ce refus de reconnaître les continuités institutionnelles est central. Les dispositifs hérités de la période coloniale, qu’ils concernent l’administration des territoires, les doctrines sécuritaires ou les rapports internationaux, sont rarement pensés comme tels. Ils sont réinscrits dans le cadre républicain, présentés comme neutres, universels, détachés de toute histoire. Cette opération efface leur origine et empêche de les interroger comme produits d’un système de domination.

C’est dans ce cadre que se déploie l’universalisme républicain. Présenté comme un principe d’égalité abstraite, il fonctionne en réalité comme un écran. En affirmant ne pas voir les différences, il refuse de voir les rapports de pouvoir qui les structurent. Il permet de proclamer l’égalité tout en maintenant des inégalités, de nier les hiérarchies raciales tout en les reproduisant.

Ce déni produit un double effet. D’un côté, il invisibilise les continuités coloniales en les dissolvant dans un discours général sur la République. De l’autre, il disqualifie les critiques qui cherchent à les mettre au jour. Toute analyse qui nomme ces rapports est renvoyée à une lecture jugée excessive, communautaire ou contraire aux principes républicains.

Ainsi, les rapports de domination ne disparaissent pas. Ils sont recouverts. Ils se trouvent masqués derrière des principes présentés comme universels, mais qui fonctionnent en réalité comme des instruments de stabilisation de l’ordre existant.

Le “postcolonial” prend ici tout son sens idéologique. Il ne désigne pas une réalité de rupture, mais une opération de neutralisation, qui permet de maintenir le colonial sans jamais avoir à le reconnaître.

II. Des colonies sans le dire, la persistance impériale

Les Outre-mer comme espaces coloniaux contemporains

L’un des angles morts du récit postcolonial français réside dans l’existence même des territoires dits d’Outre-mer. Présentés comme des prolongements de la République, intégrés juridiquement et administrativement à l’État, ils sont pourtant structurés par des rapports de domination qui s’inscrivent dans une continuité coloniale évidente.

Ces territoires sont soumis à des statuts d’exception qui traduisent une souveraineté limitée. Derrière l’affichage d’égalité républicaine, les marges de décision locale restent restreintes. Les grandes orientations politiques, économiques et institutionnelles sont largement déterminées depuis l’hexagone. Cette centralisation du pouvoir produit une situation dans laquelle les populations concernées ne disposent pas d’un contrôle réel sur leur propre avenir.

Cette dépendance est également économique. Les économies ultramarines sont largement structurées par des flux venant de la métropole, qu’il s’agisse de transferts publics, d’importations ou d’investissements. Cette organisation empêche l’émergence de modèles de développement autonomes et entretient une relation de dépendance durable. Les coûts de la vie y sont souvent plus élevés, les inégalités plus marquées, et les marges de manœuvre locales limitées.

À cela s’ajoute une fonction stratégique. Les Outre-mer constituent des espaces essentiels pour l’accès aux ressources, aux zones économiques exclusives et aux positions géopolitiques. Ils permettent à la France de maintenir une présence mondiale et d’assurer des intérêts économiques et militaires qui dépassent largement les besoins des populations locales. Dans cette perspective, ces territoires fonctionnent comme des réserves, intégrées dans une logique d’exploitation et de projection de puissance.

Ce cadre révèle une contradiction fondamentale. Alors que la République se présente comme une communauté politique unifiée et égalitaire, elle maintient en son sein des territoires où les rapports de pouvoir, les dépendances économiques et les logiques de contrôle reproduisent des schémas coloniaux.

Parler de “postcolonial” dans ce contexte revient à invisibiliser cette réalité. Car ces territoires ne sont pas les vestiges d’un empire disparu. Ils en sont l’expression contemporaine.

La gestion coloniale des contestations

La nature coloniale du rapport entre l’État et certains territoires apparaît avec une clarté particulière dans la manière dont sont traitées les contestations politiques. Lorsqu’il est question d’autodétermination, de souveraineté ou de rupture avec l’ordre existant, la réponse institutionnelle ne relève pas d’un rapport démocratique entre égaux. Elle s’inscrit dans une logique de contrôle, d’encadrement et, si nécessaire, de répression.

La situation en Kanaky-Nouvelle-Calédonie en offre une illustration nette. Les processus politiques y sont structurés et pilotés par l’État, qui en fixe les conditions, les calendriers et les règles. Les consultations référendaires, présentées comme des moments d’expression démocratique, restent profondément déséquilibrées. Lorsque des acteurs majeurs du mouvement indépendantiste demandent un report en raison de contextes exceptionnels, ces demandes peuvent être ignorées sans remise en cause du processus lui-même. Le résultat est alors validé, même en l’absence d’une participation significative d’une partie du peuple concerné.

Ce contrôle des processus politiques traduit une souveraineté encadrée. L’autodétermination n’est pas reconnue comme un droit plein, mais comme une procédure administrée. Elle est contenue dans des dispositifs qui en limitent la portée et en orientent les issues.

Lorsque ces cadres sont contestés, la réponse se durcit. Les mobilisations sont surveillées, les rassemblements encadrés, les figures du mouvement indépendantiste ciblées par des procédures judiciaires ou des mesures d’éloignement. La répression n’est pas systématiquement spectaculaire, mais elle est constante, diffuse, inscrite dans un appareil qui vise à contenir toute remise en cause de l’ordre établi.

Ce traitement révèle un déni plus profond. Les aspirations populaires à la souveraineté sont rarement reconnues comme telles. Elles sont requalifiées en troubles à l’ordre public, en tensions locales ou en crises à gérer. Cette requalification permet de déplacer le débat, de le sortir du champ politique pour le ramener à une question de sécurité ou d’administration.

Ainsi, la gestion des contestations en Kanaky-Nouvelle-Calédonie ne relève pas d’une anomalie. Elle exprime une continuité. Elle montre que, face aux revendications d’émancipation, l’État agit encore selon des logiques héritées du colonialisme. Là où un processus démocratique supposerait reconnaissance et égalité, s’imposent encadrement, asymétrie et contrainte.

L’exploitation impériale des territoires

La persistance d’un rapport colonial se manifeste également dans la manière dont certains territoires sont intégrés à des logiques d’exploitation économique et de contrôle sécuritaire. Loin d’être pensés à partir des besoins et des aspirations de leurs populations, ils sont traités comme des espaces fonctionnels, au service d’intérêts extérieurs.

En Guyane, cette logique prend la forme d’un modèle extractiviste. Le territoire est envisagé comme une réserve de ressources, notamment minières, où les projets d’exploitation sont régulièrement portés ou soutenus par l’État et des acteurs privés. Qu’il s’agisse d’orpaillage industriel ou de concessions minières, ces initiatives s’inscrivent dans une logique de valorisation économique tournée vers l’extérieur. Elles sont souvent imposées malgré les oppositions locales, les alertes scientifiques et les risques environnementaux majeurs. La remise en circulation de substances toxiques, la déforestation ou encore la dégradation des écosystèmes affectent directement les populations sur place, sans que celles-ci disposent d’un réel pouvoir de décision.

Cette situation traduit une continuité claire. Le territoire est exploité pour ses ressources, tandis que les coûts sociaux et environnementaux sont supportés localement. Le développement est défini ailleurs, et les populations concernées en subissent les conséquences plus qu’elles n’en déterminent les orientations.

À Mayotte, la logique coloniale s’exprime différemment, mais tout aussi clairement. Le territoire fonctionne comme un espace d’exception sécuritaire, où les règles du droit commun sont aménagées, contournées ou suspendues. La politique migratoire y est particulièrement répressive, marquée par une militarisation importante, des expulsions massives et des opérations de destruction de logements.

Mayotte devient ainsi un laboratoire. Les politiques les plus dures y sont expérimentées, testées, puis parfois étendues à d’autres contextes. Les populations migrantes y sont traitées comme des variables d’ajustement, dans un cadre où les droits fondamentaux sont fragilisés et où la logique de contrôle prime sur toute autre considération.

Dans les deux cas, une même structure apparaît. Les territoires ne sont pas gouvernés en fonction des intérêts de leurs habitants, mais en fonction de leur utilité stratégique, économique ou politique. Cette dissociation entre décision et population constitue l’un des marqueurs les plus clairs d’un rapport impérial toujours actif.

Parler de “postcolonial” dans ces conditions revient à ignorer cette réalité. Car ce qui est à l’œuvre, ce n’est pas un héritage passif, mais une logique vivante d’exploitation et de domination.

III. Une politique étrangère structurée par l’héritage colonial

La Françafrique comme système actif

La politique étrangère française ne peut être comprise sans prendre en compte la continuité de ses logiques impériales. Loin d’avoir disparu avec les indépendances, la Françafrique s’est reconfigurée. Elle ne repose plus sur une administration directe des territoires, mais sur un ensemble de relations politiques, économiques et militaires qui prolongent un rapport de domination.

Ce système s’appuie d’abord sur le soutien à des régimes alliés. Qu’ils soient autoritaires ou contestés, ces gouvernements bénéficient d’un appui diplomatique, économique ou sécuritaire dès lors qu’ils garantissent la stabilité des intérêts français. Cette logique ne se limite pas à l’Afrique subsaharienne. Elle s’inscrit dans une géopolitique plus large, où certaines situations, comme en Palestine ou au Sahara occidental, révèlent un positionnement qui privilégie des équilibres stratégiques plutôt que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Au cœur de cette politique se trouve le maintien d’intérêts économiques stratégiques. Accès aux ressources, sécurisation des marchés, influence sur les circuits économiques. Les relations internationales sont structurées par des impératifs matériels qui prolongent des rapports asymétriques. Les États partenaires sont souvent intégrés dans des dispositifs qui limitent leur autonomie réelle, tout en garantissant la continuité des flux économiques vers la France et ses entreprises.

Cette continuité est rendue possible par des réseaux d’influence persistants. Hérités de la période coloniale, ces réseaux relient responsables politiques, acteurs économiques et institutions. Ils permettent d’assurer une présence constante, d’orienter les décisions et de maintenir une capacité d’intervention, même en l’absence de domination formelle. La Françafrique n’est pas un vestige. Elle est un mode d’action adapté aux conditions contemporaines.

Ce système produit des effets durables. Il entretient des dépendances, fragilise les dynamiques démocratiques locales et alimente des tensions politiques. Il contribue également à nourrir un rejet croissant de la présence française dans plusieurs régions du monde.

Parler de “postcolonial” dans ce cadre revient à ignorer ces mécanismes. Car si les formes ont changé, la logique reste. Celle d’un État qui continue d’agir comme une puissance impériale, en défendant ses intérêts au détriment de l’autonomie réelle des peuples concernés.

L’accès aux ressources comme moteur

Au fondement de la continuité impériale française se trouve une logique matérielle simple, mais déterminante. L’accès aux ressources structure en profondeur les choix diplomatiques, économiques et militaires. Ce qui a organisé l’expansion coloniale hier continue d’orienter les rapports internationaux aujourd’hui, sous des formes renouvelées.

Uranium, pétrole, gaz, minerais stratégiques, terres rares. Ces ressources ne sont pas seulement des biens économiques. Elles conditionnent l’autonomie énergétique, la puissance industrielle et la position géopolitique de l’État. Leur sécurisation demeure une priorité constante, qui traverse les alternances politiques et les recompositions internationales.

Cette logique se traduit par des circuits d’approvisionnement privilégiés. Les pays anciennement colonisés sont souvent intégrés dans des relations économiques qui favorisent l’accès des entreprises françaises à leurs ressources. Ces relations ne relèvent pas d’un échange équilibré. Elles reposent sur des accords, des dépendances financières, des héritages institutionnels et des rapports de force qui limitent la capacité de négociation des États concernés.

Les économies locales sont ainsi maintenues dans des rôles spécifiques. Extraction, exportation de matières premières, faible transformation sur place. Cette organisation empêche la construction de chaînes de valeur autonomes et perpétue une division internationale du travail héritée de la période coloniale. Les bénéfices majeurs sont captés ailleurs, tandis que les coûts sociaux, environnementaux et économiques sont assumés localement.

Ces rapports asymétriques ne sont pas accidentels. Ils constituent le cœur du système. Ils permettent de garantir la continuité de l’accès aux ressources tout en maintenant une hiérarchie entre les États. Certains territoires restent assignés à une fonction de fournisseurs, intégrés dans un ordre économique qui les dépasse.

Dans ce cadre, parler de “postcolonial” revient à invisibiliser cette réalité matérielle. Car tant que l’accès aux ressources est organisé selon ces logiques, la rupture avec le colonialisme n’a pas eu lieu. Ce qui s’observe, ce n’est pas la fin d’un système, mais sa reconfiguration.

La présence militaire et l’ingérence

La continuité impériale française s’exprime également par la persistance d’un dispositif militaire projeté à l’extérieur de ses frontières. Bases permanentes, accords de défense, opérations extérieures. L’armée demeure un outil central de la politique étrangère, permettant de sécuriser des zones d’intérêt, d’influencer des équilibres politiques et de maintenir une capacité d’intervention rapide.

La présence de bases militaires dans plusieurs régions du monde, notamment en Afrique, n’est pas neutre. Elle s’inscrit dans une logique de projection de puissance héritée de la période coloniale. Ces implantations assurent à la France une position stratégique, un accès privilégié à certains territoires et une capacité à peser sur les dynamiques locales. Elles participent à la structuration d’un espace d’influence où l’autonomie des États concernés reste limitée.

À cela s’ajoutent les interventions directes ou indirectes. Qu’elles prennent la forme d’opérations militaires, de coopérations sécuritaires ou de soutiens logistiques, elles permettent à la France d’agir concrètement dans les affaires internes de certains pays. Ces interventions sont souvent présentées comme des réponses à des crises, mais elles s’inscrivent dans des trajectoires plus longues, marquées par la défense d’intérêts stratégiques et la préservation d’alliances.

Le cadre discursif qui accompagne ces actions est lui aussi révélateur. Les interventions sont justifiées au nom de la stabilité, de la sécurité ou de la lutte contre le terrorisme. Ces catégories permettent de légitimer la présence militaire et de la présenter comme nécessaire, voire protectrice. Elles contribuent à dépolitiser les enjeux, en évacuant les rapports de pouvoir et les intérêts économiques sous-jacents.

Cette logique produit un effet paradoxal. D’un côté, elle affirme la souveraineté des États partenaires. De l’autre, elle organise des formes d’ingérence qui en limitent l’exercice réel. Elle maintient une relation asymétrique, dans laquelle la capacité d’intervention de la France reste structurante.

Parler de “postcolonial” dans ce contexte revient à ignorer cette dimension militaire. Car la fin de l’administration coloniale n’a pas entraîné la fin de la projection de puissance. Elle en a modifié les modalités. L’armée n’occupe plus des territoires au sens classique, mais elle continue de structurer des rapports de domination à distance.

Les tensions avec les anciennes colonies

Les relations entre la France et plusieurs pays anciennement colonisés connaissent depuis plusieurs années une phase de tensions accrues. Ces tensions ne relèvent pas d’accidents diplomatiques isolés. Elles traduisent un mouvement plus profond, celui d’un refus croissant de la tutelle française, qu’elle soit politique, économique ou militaire.

Dans de nombreux contextes, des États et des populations expriment désormais ouvertement leur volonté de rompre avec des rapports jugés hérités de la période coloniale. Ce refus s’inscrit dans une recomposition géopolitique plus large, marquée par la diversification des alliances, la remise en cause des anciennes puissances dominantes et l’émergence de nouvelles influences. La France, longtemps positionnée comme acteur incontournable, voit son rôle contesté, voire rejeté.

Face à cette évolution, la réponse française est souvent marquée par le déni. Plutôt que de reconnaître les continuités historiques et les critiques formulées, les tensions sont fréquemment interprétées comme le produit d’ingérences extérieures ou de manipulations géopolitiques. Cette lecture permet d’éviter une remise en cause des pratiques françaises et de maintenir l’idée d’une légitimité naturelle à intervenir ou à peser dans ces espaces.

Pourtant, les sources de ces tensions sont concrètes et documentées. Elles tiennent notamment à la persistance de dispositifs hérités du passé colonial. La question des sites d’essais nucléaires en Algérie en constitue un exemple significatif. Le refus de transmettre l’ensemble des informations relatives aux zones contaminées et aux conséquences sanitaires entretient un contentieux durable, révélateur d’une difficulté à assumer les responsabilités historiques.

Sur le plan économique, des mécanismes comme le franc CFA illustrent également ces continuités. Conçu dans un cadre colonial, ce dispositif monétaire maintient une dépendance structurelle de plusieurs économies africaines vis-à-vis de la France. La centralisation de certaines fonctions monétaires, la parité fixe avec l’euro et les contraintes qui en découlent limitent les marges de souveraineté économique des États concernés.

Ces éléments ne sont pas marginaux. Ils participent à structurer des rapports asymétriques qui alimentent les critiques et les mobilisations. Ils montrent que les tensions actuelles ne peuvent être réduites à des facteurs extérieurs ou conjoncturels. Elles s’inscrivent dans une histoire longue, dont les effets sont toujours présents.

Ainsi, ce qui se joue aujourd’hui n’est pas seulement une recomposition géopolitique. C’est une contestation de l’ordre hérité du colonialisme. Et face à cette contestation, le maintien d’un récit “postcolonial” permet à l’État français de différer la reconnaissance de ces continuités, en externalisant les causes des conflits plutôt qu’en les interrogeant.

IV. L’importation du colonial au cœur de l’État

Une police héritée des colonies

La continuité coloniale ne s’exprime pas uniquement à l’extérieur des frontières. Elle est aussi profondément inscrite dans les institutions de l’État, en particulier dans les doctrines et pratiques du maintien de l’ordre. Une partie des outils contemporains de la police française trouve son origine directe dans les expériences coloniales, où ils ont été conçus pour contrôler, surveiller et discipliner des populations considérées comme extérieures à la communauté politique.

Ce transfert ne relève pas d’une simple influence diffuse. Il s’inscrit dans une continuité historique documentée. Dès le début du XXe siècle, et plus encore à partir des guerres de décolonisation, des techniques de quadrillage territorial, de surveillance systématique et d’intervention préventive ont été élaborées dans les colonies, notamment en Afrique du Nord et en Indochine. Ces méthodes ont ensuite été progressivement réimportées en métropole, en particulier pour encadrer les populations issues de l’immigration coloniale.

Le quadrillage des territoires constitue l’un des éléments centraux de cette continuité. Il s’agit d’organiser l’espace de manière à en assurer une surveillance constante, à identifier les zones considérées comme sensibles et à y concentrer les dispositifs de contrôle. Cette logique s’accompagne d’une présence policière renforcée, d’interventions fréquentes et d’une capacité à agir rapidement pour contenir toute forme de contestation.

La surveillance des populations s’inscrit dans la même dynamique. Elle repose sur une logique de suspicion, souvent ciblée, qui s’appuie sur des critères sociaux, territoriaux ou racialisés. L’objectif n’est pas seulement de répondre à des infractions, mais d’anticiper, de prévenir et de dissuader. Cette approche proactive, héritée des pratiques coloniales, transforme la relation entre l’État et certaines populations, qui sont perçues non comme des citoyens à protéger, mais comme des groupes à encadrer.

Enfin, le contrôle des populations s’exerce à travers une série de dispositifs qui vont des contrôles d’identité répétés aux interventions policières dans l’espace public. Ces pratiques produisent une expérience différenciée de l’État, où certains individus sont soumis à une présence et à une pression institutionnelle plus fortes que d’autres.

L’ensemble de ces éléments témoigne d’une continuité. Les outils élaborés dans un contexte colonial n’ont pas disparu avec la fin de l’empire. Ils ont été intégrés, adaptés et normalisés au sein de l’appareil d’État. Parler de “postcolonial” revient alors à ignorer cette généalogie, et à occulter le fait que certaines pratiques contemporaines s’inscrivent dans une histoire longue de contrôle et de domination.

Une gestion racialisée des territoires

La continuité coloniale se manifeste aussi dans la manière dont l’espace est découpé, nommé et gouverné à l’intérieur même du territoire. Certains lieux, désignés comme “quartiers”, sont progressivement construits comme des espaces à part, identifiés non seulement par leurs caractéristiques sociales, mais aussi par les populations qui y vivent. Cette construction n’est pas neutre. Elle participe à produire une géographie politique où certains territoires sont perçus comme problématiques, instables ou dangereux.

Cette catégorisation entraîne une transformation du rapport de l’État à ces espaces. Ils ne sont plus seulement des lieux de vie, mais des zones à surveiller, à contenir, à gérer. Le vocabulaire lui-même évolue, parlant de “reconquête”, de “territoires perdus” ou de “zones sensibles”. Ces termes traduisent une logique héritée du colonial, où certains espaces sont considérés comme extérieurs à l’ordre commun et nécessitent des dispositifs spécifiques.

Dans ce cadre, s’installe une logique de suspicion permanente. Les habitants de ces territoires sont fréquemment perçus à travers le prisme du risque. Les contrôles d’identité, les interventions policières répétées, la présence constante des forces de l’ordre participent à construire une relation asymétrique, marquée par la méfiance et la surveillance. Cette suspicion n’est pas distribuée de manière uniforme. Elle s’appuie sur des critères sociaux et racialisés, qui prolongent des schémas issus de l’histoire coloniale.

La militarisation du maintien de l’ordre constitue l’un des effets les plus visibles de cette logique. Déploiement de forces importantes, équipements spécifiques, interventions rapides et parfois violentes. L’espace est traité comme un terrain d’opération, où l’objectif n’est pas seulement de répondre à des situations ponctuelles, mais de maintenir un contrôle constant. Cette approche transforme la fonction même de la police, qui se rapproche par certains aspects de logiques militaires.

L’ensemble de ces pratiques dessine une gestion différenciée du territoire. Tous les espaces ne sont pas gouvernés de la même manière, et toutes les populations ne font pas l’expérience du même État. Cette différenciation, structurée par des logiques racialisées, s’inscrit dans une continuité coloniale où certains groupes sont perçus comme devant être encadrés plus étroitement que d’autres.

Ainsi, ce que l’on présente souvent comme des réponses à des situations locales s’inscrit en réalité dans une structure plus large. Une manière de penser et de gouverner l’espace qui prolonge, sous des formes contemporaines, les logiques du contrôle colonial.

Les violences comme produit structurel

Les violences d’État ne peuvent être comprises comme une succession d’incidents isolés. Les qualifier de “dérapages” revient à les détacher de leur contexte et à les réduire à des anomalies individuelles. Cette lecture empêche de voir ce qui les relie. Or, ces violences s’inscrivent dans des logiques durables, produites par des institutions, des doctrines et des pratiques qui leur donnent cohérence et continuité.

Elles sont des effets systémiques.

Le recours à la force, l’usage disproportionné de la contrainte, les contrôles répétés ou les interventions brutales ne relèvent pas seulement de décisions ponctuelles. Ils sont rendus possibles, voire encouragés, par un cadre institutionnel qui valorise certaines formes d’action et en banalise les conséquences. Ce cadre s’appuie sur des représentations, des routines professionnelles et des objectifs implicites qui orientent les pratiques au quotidien.

Cette réalité s’inscrit dans une généalogie coloniale. Les outils de contrôle, les modes d’intervention et les logiques de suspicion ont été élaborés dans des contextes où l’objectif était de maintenir un ordre sur des populations considérées comme extérieures. Transférées et adaptées, ces pratiques continuent de structurer certaines formes d’action de l’État. Elles produisent des effets similaires, même si les contextes ont changé.

Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la répétition de certaines méthodes. C’est la production d’un ordre social hiérarchisé. Les violences ne sont pas distribuées au hasard. Elles s’exercent plus fortement sur certains territoires, sur certaines populations, selon des lignes de fracture sociales et racialisées. Elles contribuent à maintenir ces hiérarchies, en rappelant les frontières implicites de l’ordre social.

Ainsi, les violences d’État ne sont pas des anomalies à corriger à la marge. Elles sont liées à la manière dont le pouvoir est organisé et exercé. Les comprendre suppose de les replacer dans cette structure, et de reconnaître qu’elles participent à la reproduction d’un système, plutôt qu’elles n’en constituent une déviation.

V. Le racisme d’État comme héritage colonial

L’universalisme comme masque

Au cœur du récit républicain français se trouve une idée centrale, celle de l’universalisme. Présenté comme un principe d’égalité abstraite, il affirme que la République ne reconnaît ni race, ni origine, ni religion. En théorie, tous les individus seraient considérés de manière identique, sans distinction.

Cet idéal est souvent mobilisé comme preuve d’une rupture avec les logiques coloniales, accusées d’avoir précisément reposé sur des hiérarchies raciales. Mais cet universalisme n’est pas neutre.

Il est historiquement situé. Il s’est construit dans un contexte où la France était une puissance coloniale, et où les principes proclamés coexistaient avec des pratiques de domination et de différenciation. Ce décalage n’a pas disparu. Il s’est transformé. L’universalisme continue de fonctionner, non pas comme un principe pur, mais comme un cadre qui permet de ne pas voir les rapports de pouvoir qui structurent la société.

En affirmant ne pas voir la race, il efface les rapports sociaux qui y sont liés. Les inégalités, les discriminations, les formes de relégation sont alors interprétées à partir d’autres catégories, souvent individualisées ou dépolitisées. Cette invisibilisation rend plus difficile la reconnaissance des mécanismes structurels, et limite les possibilités de les contester.

Ce fonctionnement produit une norme implicite. Ce qui est présenté comme universel correspond en réalité à une position particulière, historiquement dominante. Une manière d’être, de se comporter, de se représenter le monde qui est érigée en référence, sans être nommée comme telle. Ceux qui s’en éloignent apparaissent alors comme différents, voire problématiques, sans que la norme elle-même ne soit interrogée.

Ainsi, l’universalisme ne supprime pas les hiérarchies. Il les recouvre. Il permet de maintenir un ordre inégalitaire tout en affirmant son contraire. Dans cette perspective, il fonctionne comme un masque, qui dissimule la continuité de rapports de domination hérités du colonialisme, en les rendant moins visibles et plus difficiles à contester.

La continuité des dispositifs de contrôle

La permanence du racisme d’État ne s’exprime pas seulement dans les discours ou les représentations. Elle se matérialise dans des dispositifs concrets de surveillance, d’encadrement et de contrôle qui s’inscrivent dans une continuité historique avec les pratiques coloniales. Ces dispositifs visent en particulier certaines populations, désignées comme nécessitant une attention spécifique, voire une gestion particulière.

La surveillance des populations musulmanes en constitue un exemple central. Elle s’appuie sur des outils administratifs et sécuritaires qui permettent de suivre, d’identifier et de catégoriser des individus ou des groupes. Cette surveillance ne se limite pas à des situations exceptionnelles. Elle s’inscrit dans une routine institutionnelle, où certains profils sont plus susceptibles d’être ciblés que d’autres.

L’encadrement des pratiques religieuses participe de cette logique. Les lieux de culte, les associations, les responsables religieux font l’objet d’un suivi régulier, parfois renforcé par des mesures administratives spécifiques. Les interventions peuvent aller de contrôles administratifs à des décisions plus contraignantes, comme des fermetures ou des dissolutions. Ces actions sont présentées comme relevant de la sécurité ou de la prévention, mais elles contribuent à instaurer un cadre où certaines pratiques sont perçues comme devant être régulées de manière particulière.

Le contrôle administratif et sécuritaire complète cet ensemble. Il se manifeste à travers des dispositifs de signalement, des fichiers, des procédures de vérification et des interventions qui visent à encadrer les comportements jugés à risque. Ces outils permettent une action en amont, avant même qu’une infraction ne soit constatée. Ils participent à une logique de prévention qui repose sur l’identification de catégories de population considérées comme potentiellement problématiques.

Ces dispositifs ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans une histoire plus longue, où l’administration coloniale développait déjà des outils similaires pour surveiller, encadrer et contrôler les populations colonisées, notamment musulmanes. La continuité ne tient pas seulement aux techniques, mais à la logique qui les sous-tend. Celle d’un État qui distingue, hiérarchise et adapte ses modes d’intervention en fonction des populations.

Ainsi, la question ne se limite pas à l’existence de ces dispositifs, mais à leur répartition et à leurs effets. Tous les groupes ne sont pas soumis au même niveau de surveillance ni au même type d’encadrement. Cette différenciation produit une expérience inégale de l’État, qui s’inscrit dans une continuité avec les logiques de gestion coloniale.

L’islamophobie comme prolongement colonial

L’islamophobie en France ne peut être comprise comme un phénomène isolé ou conjoncturel. Elle s’inscrit dans une histoire longue, directement liée à la gestion coloniale des populations musulmanes. Dès la période impériale, l’islam est construit comme un objet de surveillance, de contrôle et de suspicion. Il n’est pas seulement appréhendé comme une religion, mais comme un fait politique à encadrer, un marqueur d’altérité à administrer.

Cet héritage ne disparaît pas avec la fin formelle de la colonisation. Il se transforme et se réinscrit dans les institutions contemporaines. La suspicion à l’égard des populations musulmanes devient progressivement institutionnalisée. Elle se traduit par des politiques publiques, des dispositifs administratifs et des pratiques sécuritaires qui ciblent, de manière explicite ou implicite, certaines pratiques et certaines identités.

Cette suspicion n’est pas ponctuelle. Elle structure une relation durable entre l’État et une partie de la population. Être perçu comme musulman peut impliquer une exposition accrue aux contrôles, aux vérifications, aux dispositifs de surveillance. Les pratiques religieuses, les modes de vie, les expressions culturelles deviennent des objets d’attention particulière, souvent associés à des enjeux de sécurité ou de cohésion nationale.

Le ciblage des corps, des pratiques et des identités constitue l’un des aspects les plus visibles de cette logique. Le débat public se focalise régulièrement sur des signes extérieurs, des vêtements, des comportements, qui sont érigés en problèmes politiques. Cette focalisation contribue à construire certaines figures comme suspectes, voire incompatibles avec les normes dominantes.

Ce mécanisme prolonge des schémas coloniaux. Dans les territoires colonisés, les administrations surveillaient déjà les pratiques religieuses, encadraient les institutions musulmanes et produisaient des catégories spécifiques pour gérer ces populations. Aujourd’hui, ces logiques réapparaissent sous des formes adaptées, mais avec une continuité évidente dans les objectifs et les effets.

Ainsi, l’islamophobie ne peut être réduite à une série de discriminations individuelles ou à des tensions sociales ponctuelles. Elle s’inscrit dans une structure plus large, héritée de l’histoire coloniale, qui continue d’organiser des rapports de pouvoir et de produire des hiérarchies au sein de la société.

VI. Une matrice coloniale toujours opérante

Le colonialisme comme système

Pour comprendre pleinement la persistance des logiques coloniales, il faut rompre avec une lecture qui réduit le colonialisme à un moment historique clos. Le considérer comme un épisode, circonscrit dans le temps et désormais révolu, empêche de saisir ce qui en constitue la véritable nature. Le colonialisme n’est pas seulement une phase de l’histoire. C’est un système.

Un système qui organise des rapports de pouvoir, qui produit des hiérarchies, qui structure des institutions et des pratiques. Un système qui ne disparaît pas avec la fin de l’administration directe des territoires, mais qui se reconfigure, s’adapte, se redéploie dans d’autres formes.

Ce système repose sur une organisation hiérarchique des vies. Toutes les existences n’y ont pas le même poids, la même valeur, la même protection. Certaines populations sont exposées plus fortement aux violences, aux contrôles, aux formes de précarité et de domination. Cette hiérarchie n’est pas toujours explicitement formulée, mais elle se manifeste dans les politiques publiques, dans les pratiques institutionnelles et dans les expériences vécues.

Elle s’inscrit dans la durée. Les rapports de domination produits par le colonialisme ne s’évanouissent pas avec les indépendances. Ils laissent des traces profondes, qui continuent de structurer les relations entre États, entre territoires et au sein même des sociétés. Ces rapports se maintiennent à travers des dispositifs économiques, des cadres juridiques, des pratiques administratives et des représentations sociales.

Comprendre le colonialisme comme système permet de dépasser l’idée d’une rupture. Cela permet de voir les continuités, d’identifier les mécanismes à l’œuvre et de comprendre pourquoi certaines dynamiques persistent malgré les transformations apparentes.

Dans cette perspective, parler de “postcolonial” apparaît insuffisant. Le terme suggère un après, là où il faudrait penser une continuité. Il donne l’impression d’une sortie, là où il s’agit en réalité d’une recomposition. Reconnaître le colonialisme comme système, c’est reconnaître qu’il continue d’organiser le présent, et qu’il ne pourra être dépassé qu’à travers une transformation profonde des structures qui le portent.

Une recomposition plutôt qu’une disparition

L’idée d’un “après” colonial repose sur une confusion. Ce qui a pris fin, ce n’est pas le système, mais certaines de ses formes les plus visibles. L’administration directe des territoires, la domination assumée, les catégories juridiques explicites ont reculé. Mais les logiques qui les structuraient n’ont pas disparu. Elles se sont adaptées.

Le colonialisme ne s’est pas éteint. Il s’est recomposé.

Cette recomposition passe par une adaptation aux formes contemporaines du pouvoir. Les instruments ont changé. Les dispositifs se sont juridicisés, technicisés, parfois invisibilisés. Là où l’autorité coloniale s’imposait frontalement, elle opère désormais à travers des mécanismes plus diffus. Accords économiques, dispositifs sécuritaires, cadres administratifs, politiques publiques. Le contrôle s’exerce moins par la contrainte directe que par l’organisation des conditions dans lesquelles les décisions sont prises.

Les outils de domination ont ainsi été transformés. Ils circulent entre les espaces, se déplacent du colonial vers le national, du militaire vers le civil, du visible vers l’implicite. Les techniques de surveillance, de catégorisation, de gestion différenciée des populations ont été intégrées dans des institutions qui se présentent comme neutres. Elles sont normalisées, inscrites dans le fonctionnement ordinaire de l’État.

Mais malgré ces transformations, les logiques fondamentales demeurent. Hiérarchisation des populations, asymétrie des rapports de pouvoir, contrôle de certains territoires, sécurisation des intérêts économiques. Le vocabulaire a changé, les formes se sont modernisées, mais les structures persistent.

C’est précisément ce décalage qui rend la situation difficile à saisir. La disparition des signes les plus explicites du colonialisme alimente l’idée d’une rupture, alors même que ses effets continuent de se produire. La domination devient moins visible, mais non moins réelle.

Parler de “postcolonial” dans ce contexte revient à confondre transformation et disparition. Cela revient à prendre acte des mutations sans interroger ce qui demeure. Or, ce qui structure le présent, ce ne sont pas seulement les formes héritées du passé, mais leur capacité à se réinventer pour perdurer.

Le rôle de l’idéologie postcoloniale

L’idéologie dite “postcoloniale” ne se contente pas de décrire une période. Elle produit un effet politique. Elle organise la perception du réel en imposant l’idée d’une rupture déjà accomplie, et contribue ainsi à rendre invisibles les continuités du colonialisme dans le présent.

Son premier rôle est de masquer. En affirmant que la colonisation appartient au passé, elle recouvre les mécanismes qui en prolongent les logiques. Les rapports de domination, les asymétries économiques, les dispositifs de contrôle ne disparaissent pas. Ils sont simplement requalifiés, intégrés dans d’autres cadres, présentés comme relevant de dynamiques nouvelles, détachées de leur origine. Ce déplacement empêche de les identifier comme des héritages actifs.

Cette idéologie produit également un récit de rupture fictif. Elle construit une histoire dans laquelle la fin de l’empire correspondrait à une transformation profonde de l’État et de ses pratiques. Cette narration donne l’impression d’un passage d’un régime de domination à un ordre égalitaire, alors même que les structures fondamentales persistent. Elle permet de clore symboliquement la question coloniale, en la renvoyant à une séquence achevée.

Ce récit n’est pas sans effet. Il stabilise l’ordre existant. En affirmant que la rupture a déjà eu lieu, il délégitime les critiques qui mettent en évidence les continuités. Toute remise en cause peut alors être présentée comme excessive, idéologique ou anachronique. Les revendications de transformation sont neutralisées, car elles apparaissent comme injustifiées dans un cadre supposément déjà “décolonisé”.

Ainsi, l’idéologie postcoloniale fonctionne comme un dispositif de légitimation. Elle permet à l’État de maintenir des structures héritées tout en se présentant comme ayant rompu avec elles. Elle transforme une continuité en rupture, et fait de cette rupture une évidence.

Comprendre ce rôle est essentiel. Car ce n’est pas seulement la persistance des logiques coloniales qui doit être interrogée, mais aussi les récits qui les rendent acceptables, en les dissimulant derrière l’idée d’un dépassement déjà accompli.

VII. Implications politiques

Comprendre pour agir

Rompre avec l’idée d’une France “postcoloniale” ne relève pas d’un débat sémantique. C’est une nécessité politique. Tant que le colonialisme est pensé comme un passé clos, les structures qu’il a produites restent hors de portée de la critique. Comprendre le présent impose donc de sortir de ce récit du passé, qui fonctionne comme un écran et empêche de saisir les mécanismes à l’œuvre.

Sortir de ce cadre, c’est d’abord refuser la dépolitisation. Le colonialisme ne peut être réduit à une question mémorielle ou morale. Il constitue un système qui continue d’organiser des rapports de pouvoir, ici comme à l’international. Le repolitiser, c’est le replacer au cœur de l’analyse des institutions, des politiques publiques et des relations économiques. C’est reconnaître qu’il structure encore des choix, des pratiques et des hiérarchies.

Cette démarche implique de nommer les continuités. Non pas pour établir une simple filiation historique, mais pour rendre visibles les logiques qui traversent le présent. Nommer, c’est rendre intelligible. C’est permettre de relier des phénomènes souvent traités séparément, violences d’État, inégalités territoriales, politiques migratoires, interventions extérieures, en les inscrivant dans une même matrice.

Comprendre pour agir, c’est donc refuser les évidences imposées. C’est reconstruire un cadre d’analyse qui permette de penser les rapports de domination dans leur continuité, et non comme des anomalies dispersées. C’est aussi créer les conditions d’une action politique qui ne se limite pas à corriger les effets, mais qui vise les structures.

Car tant que le colonialisme reste invisibilisé, il reste opérant. Et tant qu’il reste opérant, toute tentative de transformation demeure partielle. La première étape consiste donc à le rendre visible, pour pouvoir ensuite le contester.

Décoloniser les institutions

Décoloniser ne peut pas se limiter à un travail symbolique ou mémoriel. Il s’agit d’un processus matériel, qui implique de remettre en cause les structures héritées du colonialisme et les logiques qui continuent de les faire fonctionner. Tant que ces structures demeurent, les rapports de domination qu’elles produisent se reproduisent, même sous des formes renouvelées.

La première étape consiste à identifier ces héritages au cœur des institutions. Il s’agit d’interroger les cadres juridiques, les dispositifs administratifs, les doctrines sécuritaires, les politiques économiques. Non pas comme des éléments neutres, mais comme des produits historiques, porteurs de logiques spécifiques. Cette remise en cause suppose de rompre avec l’idée que l’État serait naturellement extérieur à son passé colonial.

Transformer les pratiques étatiques constitue un second enjeu. Cela implique de modifier concrètement la manière dont le pouvoir est exercé. Sortir des logiques de contrôle différencié, mettre fin aux dispositifs de surveillance ciblée, repenser les politiques publiques à partir des besoins réels des populations concernées. Cette transformation ne peut être partielle. Elle suppose une révision en profondeur des modes d’action de l’État.

Enfin, la décolonisation passe par une réappropriation démocratique. Les populations directement concernées doivent pouvoir participer pleinement aux décisions qui les affectent. Cela implique de redonner du pouvoir aux territoires, de reconnaître les aspirations à l’autodétermination, et de créer des espaces politiques où les voix marginalisées ne sont plus reléguées. La démocratie ne peut être effective que si elle inclut celles et ceux qui ont historiquement été exclus de ses cadres.

Décoloniser les institutions, ce n’est pas adapter à la marge un système existant. C’est engager une transformation structurelle. C’est remettre en cause les fondements mêmes de l’organisation du pouvoir, pour rompre avec les logiques héritées et ouvrir la possibilité d’un autre ordre politique.

Justice et réparation

La reconnaissance des continuités coloniales ne peut rester sans conséquences. Elle ouvre nécessairement la question de la justice. Car un système de domination qui s’inscrit dans la durée produit des effets durables. Spoliations, violences, destructions sociales et culturelles, inégalités structurelles. Ces effets ne disparaissent pas avec le temps. Ils se transmettent, se transforment, mais continuent de peser sur le présent.

La première étape est celle de la reconnaissance. Non pas une reconnaissance abstraite ou limitée à des gestes symboliques, mais une reconnaissance pleine des violences historiques et de leurs prolongements contemporains. Cela implique de nommer les faits, d’en assumer les responsabilités, et de sortir du déni qui entoure encore largement cette histoire. Reconnaître, c’est aussi admettre que ces violences ne relèvent pas uniquement du passé, mais qu’elles structurent encore des situations actuelles.

Cette reconnaissance doit s’accompagner de réparations. Celles-ci ne peuvent être réduites à des mesures ponctuelles ou à des gestes de communication. Elles doivent être pensées à la hauteur des dommages produits. Réparations matérielles, à travers des restitutions, des compensations, des investissements ciblés. Réparations symboliques, à travers la transformation des récits, des institutions culturelles, des espaces publics. L’enjeu est de rééquilibrer des rapports qui ont été durablement asymétriques.

Mais la question de la justice ne peut être dissociée des luttes en cours. Les peuples et les groupes concernés ne sont pas de simples objets de réparation. Ils sont des acteurs politiques, porteurs de revendications et de projets. Soutenir leurs luttes, reconnaître leur légitimité, c’est rompre avec une logique paternaliste qui consisterait à agir à leur place. C’est aussi reconnaître que la transformation ne peut venir que d’une dynamique collective, portée par celles et ceux qui subissent directement les effets de ces structures.

Ainsi, justice et réparation ne constituent pas un aboutissement, mais un processus. Un processus qui implique de transformer les rapports existants, de redistribuer le pouvoir et de construire des formes nouvelles de relations politiques. Sans cela, la reconnaissance resterait formelle, et les logiques coloniales continueraient de se reproduire sous d’autres formes.

La France postcoloniale n’existe pas.

Ce mot sert à rassurer. Il donne l’illusion d’un passage, d’un avant et d’un après, comme si l’histoire avait été tranchée net, comme si l’empire s’était dissous sans laisser de prise sur le présent. Mais il n’y a pas eu de rupture. Il y a eu une continuité, réorganisée, modernisée, rendue moins visible, mais toujours aussi structurante.

Le colonialisme n’a pas disparu. Il s’est transformé, déplacé, adapté. Il vit dans les institutions, dans les politiques publiques, dans les pratiques administratives et sécuritaires, dans la manière dont l’État regarde, classe et gouverne. Il organise encore des rapports de pouvoir, hiérarchise les vies, décide qui est protégé et qui est exposé, qui est entendu et qui est surveillé. Ce n’est pas une trace du passé. C’est une logique actuelle.

Ce que l’on nous présente comme révolu continue d’agir sous nos yeux. Dans les Outre-mer maintenus dans la dépendance. Dans une politique étrangère qui persiste à traiter certains peuples comme des zones d’influence. Dans un appareil sécuritaire qui cible, encadre et contrôle. Dans un racisme d’État qui ne dit pas son nom mais qui structure des expériences concrètes, quotidiennes. Rien de tout cela n’est accidentel. Rien de tout cela n’est dispersé. C’est un système. Un système cohérent, hérité du colonialisme et toujours opérant.

Et ce système produit des effets politiques. Il nourrit les logiques autoritaires, il prépare les terrains où prospèrent les forces réactionnaires, il banalise l’idée qu’il existerait des vies de moindre valeur, des territoires à tenir, des populations à encadrer. Il n’y a pas d’antifascisme sérieux sans rupture avec cet héritage. Car le fascisme ne naît pas de rien. Il s’appuie sur des structures, sur des habitudes de pouvoir, sur des hiérarchies déjà installées.

Alors non, la question n’est pas mémorielle. Elle n’est pas de savoir comment regarder le passé avec plus ou moins de lucidité. Elle est de comprendre ce qui organise le présent, et d’en tirer toutes les conséquences.

Tant que le colonialisme est traité comme une histoire terminée, il reste intact. Tant qu’il n’est pas nommé pour ce qu’il est, un système de domination toujours actif, il continue de produire ses effets, de se reproduire, de s’imposer comme une évidence.

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