3. mai 2026

On n’arrête pas un peuple qui danse

Il y a des moments où la fête cesse d’être seulement la fête. Elle devient un acte politique, une manière de tenir debout ensemble face à un pouvoir qui ne supporte plus rien de ce qui lui échappe. Le Teknival de Bourges, traditionnel rendez-vous du 1er mai, appartient à cette histoire-là.

Nous y étions, aux côtés des collectifs, des associations, des sounds, des militant·es, de toutes celles et ceux qui refusent de voir disparaître sous les coups de la répression l’une des dernières grandes cultures populaires autonomes de ce pays. Pendant plusieurs jours, des milliers de personnes ont convergé vers le polygone de Bourges, immense terrain militaire de la DGA, champ de tir et laboratoire d’expérimentation pour l’industrie de guerre française. Là où l’État organise la destruction, des corps ont choisi la musique, la rencontre, l’entraide et la joie.

Ce geste n’a rien d’anodin. Transformer un espace consacré aux armes en espace de fête, faire danser sur un terrain pensé pour la guerre, réquisitionner symboliquement un lieu de mort pour y célébrer la vie, c’est déjà une prise de position. C’est rappeler qu’un territoire n’appartient jamais totalement à ceux qui prétendent le contrôler par la force.

Le pouvoir, lui, a parfaitement compris ce qui se jouait. Laurent Nuñez s’est déplacé sur place non pour entendre cette colère ni pour reconnaître la légitimité d’une culture qui existe depuis plus de trente ans, mais pour promettre de « mieux réprimer » ces rassemblements qu’il qualifie d’« organisations sauvages ». Derrière ces mots se cache toujours la même logique : ce qui n’est pas marchand devient suspect, ce qui n’est pas encadré devient dangereux, ce qui s’organise sans l’État devient un ennemi intérieur.

La proposition de loi 1133 portée par Laetitia Saint-Paul et le projet RIPOST défendu par le ministère de l’Intérieur ne relèvent pas de la sécurité publique mais d’une offensive politique contre les libertés collectives. Il ne s’agit pas d’empêcher quelques nuisances sonores, mais de criminaliser toute une culture et, à travers elle, l’idée même d’autonomie populaire.

Demain, transporter du matériel sonore, installer une tente, assurer un stand de réduction des risques, aider à la logistique, tenir un espace de repos ou simplement participer à l’organisation d’un rassemblement festif pourra suffire à exposer à des poursuites pénales, à des amendes massives, à des confiscations de matériel, à des interdictions administratives. L’objectif est limpide : faire de l’entraide une faute, de l’organisation collective un délit, de la fête libre un problème de police.

Pour justifier cela, il faut fabriquer un récit. On ment, on amalgame, on caricature. On attribue à Addiction France ou au collectif Nous Toutes des positions qu’ils ont eux-mêmes démenties. On réduit les free-parties à des caricatures sécuritaires, comme si elles n’étaient qu’un espace de trafic, de violence et de chaos. On criminalise une culture entière en effaçant volontairement tout ce qu’elle produit depuis des décennies : des réseaux de solidarité, des pratiques de soin, des formes d’auto-organisation, une culture musicale indépendante, des espaces de respiration pour des milliers de jeunes souvent exclus des circuits institutionnels.

Le communiqué des organisateurices du Teknival de Bourges a eu le mérite de remettre les choses à l’endroit. Il ne demande pas la permission d’exister, il affirme une légitimité. Il renverse l’arrêté préfectoral par un arrêté politique populaire. Il autorise ce que l’État interdit. Il affirme que les rassemblements festifs sont non seulement légitimes, mais nécessaires. Il encourage le transport du matériel sonore. Il réquisitionne le polygone militaire pour en faire un teknival revendicatif où seront célébrées la joie, l’entraide et la liberté. Il exige l’abandon pur et simple de la PPL 1133 et du projet RIPOST.

Surtout, il rappelle une vérité que le pouvoir voudrait effacer : la violence ne vient pas de la fête, elle vient de la répression.

Elle est dans les arrêtés préfectoraux qui interdisent pour un an entier tout rassemblement et jusqu’au simple transport de matériel. Elle est dans les charges policières devenues systématiques. Elle est dans les blessures de Redon, dans la mort de Steve Maia Caniço à Nantes, dans les violences de Carhaix, dans les drames provoqués par les dispositifs policiers du Teksud. Elle est dans ces associations de réduction des risques et de lutte contre les violences sexistes qui se retrouvent elles-mêmes empêchées ou verbalisées alors qu’elles assurent un travail essentiel.

Le même État qui laisse défiler des cortèges néonazis en plein Paris, encadrés et protégés, veut aujourd’hui écraser celles et ceux qui dansent. Le même État qui soutient les industries de guerre et accompagne les logiques impérialistes en Palestine, au Liban ou ailleurs prétend faire la leçon à une culture populaire qui oppose à la brutalité du monde un espace de fête, de lien et de survie collective.

Il faut comprendre ce qui se joue ici. Défendre les free-parties, ce n’est pas défendre une marge folklorique ou un simple goût musical. C’est défendre le droit de se rassembler sans être immédiatement suspect. C’est défendre l’idée qu’un peuple peut encore créer ses propres espaces de liberté sans validation institutionnelle ni permission marchande. C’est défendre le droit d’exister collectivement hors des cadres dociles du contrôle social.

L’antifascisme ne consiste pas seulement à s’opposer aux groupes fascistes lorsqu’ils paradent dans nos rues. Il consiste aussi à défendre toutes les formes de vie que l’ordre autoritaire cherche à écraser. Il consiste à protéger les lieux où l’on respire encore, où l’on se rencontre, où l’on s’organise, où l’on refuse la résignation.

Le fascisme commence toujours par la haine des corps libres. Les corps qui se rassemblent, les corps qui aiment, les corps qui refusent de rentrer dans le rang, les corps qui dansent.

Notre position est simple. Retrait immédiat de la PPL 1133. Abandon du projet RIPOST. Fin de la criminalisation des sounds, des collectifs, des bénévoles et des participant·es. Fin des arrêtés préfectoraux permanents qui remplacent le débat démocratique par l’interdiction administrative. Reconnaissance pleine et entière de la free-party comme culture populaire, autonome et légitime.

On ne gouverne pas un peuple à coups de peur. On ne protège pas la liberté en interdisant ses marges. On ne répond pas à la joie par la matraque.

Le Teknival de Bourges l’a rappelé avec force : lorsqu’un pouvoir commence à craindre la musique, ce n’est pas la musique qui devient dangereuse. C’est le pouvoir qui révèle sa véritable nature.

Ils pourront saisir les enceintes, multiplier les contraventions, interdire les terrains, menacer les organisateurices, criminaliser les solidarités. Ils ne pourront pas faire disparaître ce qui circule déjà de ville en ville, de champ en champ, de hangar en clairière : une mémoire, une culture, une colère, une joie collective.

On n’arrête pas un peuple qui danse.

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