Rapport contre la normalité
Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (1971)
Note de Lecture : Publié en 1971, Rapport contre la normalité est l’un des textes fondateurs du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (F.H.A.R.). À rebours des demandes de simple tolérance, le recueil affirme que l’oppression des personnes homosexuelles est indissociable des mécanismes de domination portés par la famille patriarcale, le capitalisme, l’État et les normes de genre.
À travers témoignages, analyses et prises de position, les militant·es du F.H.A.R. refusent l’assimilation à l’ordre existant et défendent une perspective de libération collective. L’homosexualité n’y apparaît pas comme une identité à faire accepter, mais comme un point de départ pour remettre en cause l’ensemble des rapports de pouvoir qui organisent la société.
Malgré certaines formulations marquées par le contexte des années 1970, le texte conserve une force politique intacte. Il rappelle que la normalité n’est jamais neutre et qu’elle sert souvent à légitimer l’exclusion, le contrôle des corps et la marginalisation des minorités.
Plus qu’un document historique, Rapport contre la normalité demeure un jalon essentiel des luttes queer, antifascistes et antiautoritaires, porté par une conviction simple : l’émancipation ne consiste pas à obtenir une place dans l’ordre établi, mais à transformer cet ordre lui-même.
(Source : D'après Éditions des Z’entravées, Dijon, France, 1971. Carnets Populaire. 2026)
MORCEAUX CHOISIS
Les textes qui suivent ne sont que des extraits de la brochure originale parue en 1971 aux éditions Champ Libre, collection Symptôme, et jamais rééditée depuis. La sélection est donc arbitraire et subjective, mais vous trouverez bien une charmante et serviable personne qui vous prêtera l’original.
Les textes ont été retranscrits tels qu’ils sont présents dans la brochure originale. Aucune modification n’a été apportée. Il est donc probable que certains éléments puissent paraître anachroniques.
Le plus frappant sera sans doute de s’apercevoir que ces textes sont toujours d’un réalisme criant et, pour la plupart, très adaptés à la situation contemporaine.
Et puis et surtout, photocopiez à plaisir, faites partager tout autour de vous, écrivez aux éditions des zentravées pour donner des idées, recevoir le nouveau catalogue, discuter, et plus si affinités politiques et sentimentales.
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INTRODUCTION
Cette brochure réunit des textes écrits par des camarades du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (F.H.A.R.).
Certains d’entre eux ont déjà été publiés dans le journal TOUT, qui a été saisi et contre lequel une information pour « outrage aux bonnes mœurs » a été ouverte.
Certains de ces textes sont théoriques ou généraux, d’autres sont simplement des témoignages. Aucun d’entre eux ne peut représenter le F.H.A.R. Certains peuvent même être contradictoires. Ils ne font que représenter l’état actuel de notre mouvement.
Presque tous ont été écrits par des homosexuels hommes. Le F.H.A.R., qui veut unir lesbiennes et pédés, reflète cependant dans sa composition l’oppression des femmes contre laquelle il entend aussi lutter. Mais il est de fait que les hommes y sont actuellement majoritaires.
De même, nos rapports avec nos camarades ouvriers sont encore trop peu nombreux, alors que ce sont eux qui subissent la répression la plus violente. Leurs témoignages dans cette brochure auraient pourtant été capitaux.
LESBIENNES ET PÉDÉS, ARRÊTONS DE RASER LES MURS.
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ADRESSE À CEUX QUI SE CROIENT « NORMAUX »
Vous ne vous sentez pas oppresseurs. Vous baisez comme tout le monde. Ce n’est pas votre faute s’il y a des malades ou des criminels. Vous n’y pouvez rien, dites-vous, si vous êtes tolérants. Votre société, car si vous baisez comme tout le monde, c’est bien la vôtre, nous a traités comme un fléau social pour l’État, un objet de mépris pour les hommes véritables, d’effroi pour les mères de famille. Les mêmes mots qui servent à nous désigner sont vos pires insultes.
Avez-vous jamais pensé à ce que nous ressentons quand vous mettez à la suite ces mots : « salaud, ordure, tapette, pédé » ? Quand vous dites à une fille : « sale gouine » ? Vous protégez vos filles et vos fils de notre présence comme si nous étions des pestiférés.
Vous êtes individuellement responsables de l’ignoble mutilation que vous nous avez fait subir. En faisant votre révolution, vous avez voulu nous imposer votre répression. Vous combattiez pour les Noirs et vous traitiez les flics d’« enculés », comme s’il n’existait pas de pire injure.
Vous, adorateurs du prolétariat, avez encouragé de toutes vos forces le maintien de l’image virile de l’ouvrier. Vous avez dit que la révolution serait le fait d’un prolétariat mâle et bourru, à grosse voix, baraqué et roulant des épaules.
Savez-vous ce que c’est, pour un jeune ouvrier, que d’être homosexuel en cachette ? Savez-vous, vous qui croyez à la vertu formatrice de l’usine, ce que subit celui que ses copains d’atelier traitent de pédale ? Nous le savons, nous, parce que nous nous connaissons entre nous, parce que nous seuls pouvons le savoir.
Nous sommes, avec les femmes, le tapis moral sur lequel vous essuyez votre conscience.
Nous disons ici que nous en avons assez. Que vous ne nous casserez plus la gueule parce que nous nous défendrons. Que nous pourchasserons votre racisme contre nous jusque dans le langage. Nous disons plus encore : nous ne nous contenterons pas de nous défendre, nous allons attaquer.
Nous ne sommes pas contre les « normaux », mais contre la société « normale ». Vous demandez : « Que pouvons-nous faire pour vous ? » Vous ne pouvez rien faire pour nous tant que vous resterez chacun le représentant de la société normale, tant que vous vous refuserez à voir tous les désirs secrets que vous avez refoulés. Vous ne pouvez rien pour nous tant que vous ne faites rien pour vous-mêmes.
Avril 1971
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« Et si je veux être amoureux de toi ?
À ta guise. Je te le permets et je te porte sur mes épaules au milieu des rochers.
Et nous détruirons tout.
Les foyers et les familles. »
Federico García Lorca
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ADRESSE À CEUX QUI SONT COMME NOUS
Vous n’osez pas le dire, vous n’osez peut-être pas vous le dire. Nous étions comme vous il y a quelques mois.
Notre Front sera ce que vous et nous en ferons. Nous voulons détruire la famille et cette société parce qu’elles nous ont toujours opprimés. Pour nous, l’homosexualité n’est pas un moyen d’abattre la société, elle est d’abord notre situation, et la société nous contraint à la combattre.
Nous ne faisons pas de distinction entre nous. Nous savons que les hommes et les femmes homosexuels vivent une oppression différente. Les hommes trahissent la société mâle, les femmes homosexuelles sont aussi opprimées comme femmes.
Les hommes homosexuels bénéficient, comme hommes, d’avantages que les femmes n’ont pas. Mais l’homosexualité féminine est peut-être moins scandaleuse pour les hommes, qui l’ont utilisée comme un spectacle.
Les contradictions qui existent entre nous, nous devons les poser.
Nous voulons savoir comment notre alliance avec le Mouvement de Libération des Femmes peut se faire sans soumission à l’idéologie hétérosexuelle.
Nous avons besoin de vous pour le savoir.
La répression existe à tous les niveaux. Le bourrage de crâne de la propagande hétérosexuelle, on le subit depuis l’enfance. Elle a pour but d’extirper notre sexualité et de nous réintégrer dans le bercail naturel de la sacro-sainte famille, berceau de la chair à canon et de la plus-value capitaliste et stalino-socialiste.
On continue à vivre cette répression quotidiennement en risquant le fichage, la prison, la proscription, les insultes, les casse-gueules, les sourires narquois, les regards commisérateurs.
Nous revendiquons notre statut de fléau social jusqu’à la destruction complète de tout impérialisme.
À bas la société-fric des hétéro-flics !
À bas la sexualité réduite à la famille procréatrice !
À bas les rôles actifs-passifs !
Arrêtons de raser les murs !
Pour des groupes d’autodéfense qui s’opposeront par la force au racisme sexuel des hétéro-flics.
Pour un front homosexuel qui aura pour tâche de prendre d’assaut et de détruire la « normalité sexuelle fasciste ».
Avril 1971
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« L’homosexualité n’est donc qu’un des aspects les plus marquants du problème du mal.
Et comme ce dernier, elle ne peut avoir d’explication que dans le mystère de la chute initiale. »
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NOTRE VOCABULAIRE
Hétéro-flic : qui érige son hétérosexualité en seule forme « normale » d’amour et en profite pour réprimer ceux ou celles qui ne l’imitent pas.
Homo-flic : homosexuel qui singe le précédent en croyant compenser l’infériorité réelle de sa situation dans la société par des attitudes super-viriles. Ce sont les homosexuels fascistes, grands défenseurs de l’armée, des associations masculines, d’autant plus misogynes qu’ils n’ignorent pas leur féminité secrète. Fréquents dans l’armée.
Virilité fasciste : utilisation des caractères sexuels de l’homme pour imposer sa dictature sur la société. En ce sens, le fascisme ne peut qu’être viril ; et la virilité, fasciste.
Phallocratie : forme de domination de la société sous prétexte que le phallus (votre bite) est supérieur au vagin ou au clitoris. Tout pouvoir d’État est fondé sur cette « petite différence ».
Phallocrate : celui qui croit que le fait de posséder une bite lui donne le droit d’opprimer.
Folles : nos frères. Les homo-flics comme les hétéro-flics leur reprochent d’être efféminés, maniérés, de s’afficher. Objets de mépris pour beaucoup de gens, les folles ne sont acceptées que si elles amusent, notamment dans les milieux des arts et des lettres.
Boîte et tasse : notre ghetto. Les boîtes de nuit spécialisées et les pissotières. Beaucoup d’entre nous y draguent.
Tantes, pédés, pédales, tiottes, tatas, tapettes… : nos frères dans le langage des hétéro-flics.
Pédéraste : pour nous, le copain qui aime les adolescents, les minets. Aucun équivalent pour les filles. Synonyme de pédophile pour les hétéros.
Gouines, lesbiennes, gousses… : nos sœurs.
En être, être comme ça : expressions par lesquelles nous désignons ceux ou celles qui sont susceptibles d’aimer une personne de leur sexe.
Travelos : travestis, ceux qui s’habillent en homme ou en femme sans tenir compte de leur sexe supposé. Nos frères et nos sœurs.
Bisexuel : qui aime à la fois avec son propre sexe et avec l’autre. Il y a des bisexuels à dominante homosexuelle et des bisexuels à dominante hétérosexuelle. Ceux-ci, en particulier, ne peuvent jamais se manifester totalement dans la société actuelle.
Normal : souvent confondu avec naturel. Ne signifie rien de plus que coutume et convention. Il était « normal » d’être nazi dans l’Allemagne de Hitler.
Naturel : tout ce que n’est pas l’homme mais qu’il croit être.
Famille : première source de névrose et de maladies mentales. On dit : cellule familiale. Antichambre de la prison, souvent à perpétuité.
Se faire mettre, pointer, baiser, sodomiser, prendre, enculer, sauter, empapaouter… : toujours le même acte, « pris » dans un sens avilissant. Souvent utilisés par les hétéros qui font preuve d’imagination dans leur vocabulaire pour nous signifier leur mépris.
I.G.S. : préfecture de police.
Notre-Dame-du-Bon-Secours : parfois utilisé par certains de nos frères pour désigner les flics.
Jule : dans le langage de nos sœurs, celle qui, par son attitude, cherche à imiter les hommes. Le jule est à la lesbienne ce que la folle est à l’homosexuel masculin.
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LES ORIGINES DU FHAR
Mai 1968
Deux camarades rédigent un texte-affiche signé « Comité d’Action Pédérastique Révolutionnaire ». Huit exemplaires sont collés sur les murs de la Sorbonne. Le lendemain, six affiches ont disparu. Huit jours après, il n’en reste plus aucune.
Parallèlement, 1 000 tracts sont tirés et distribués à l’Odéon et dans les tasses de Paris.
28 juin 1969
Après le meurtre d’un jeune homosexuel par la police, première bagarre entre les flics et les homosexuels, ceux-ci étant soutenus par des membres du Women’s Liberation. C’est la naissance, en Amérique, du Gay Liberation Front (G.L.F.).
Septembre 1970
À la suite du numéro de Partisans consacré à la libération des femmes, un groupe de lesbiennes qui veulent s’organiser en mouvement révolutionnaire contacte le M.L.F. en tant qu’homosexuelles.
18 février 1971
Un certain nombre d’homosexuels se joignent à ce groupe de femmes autonome.
5 mars 1971
Ce groupe mixte, qui n’a pas encore de nom, participe activement au sabotage du meeting Lejeune-Dienesch « Laissez-les vivre » contre l’avortement, à la Mutualité.
10 mars 1971
Salle Pleyel. Intervention du M.L.F. et des camarades homosexuels des deux sexes contre l’émission publique de Ménie Grégoire consacrée à « l’homosexualité, ce douloureux problème ». L’estrade est envahie et les orateurs s’enfuient sous les cris de « À bas les hétéro-flics ! » et « Les travelos avec nous ! ».
Dans l’action, le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire trouve son nom. À partir de ce moment, le Front s’organise et commence à agir. Distribution de tracts dans les boîtes homosexuelles. Réunions aux Beaux-Arts. Des groupes de travail et de réflexion se constituent.
Avril 1971
Les camarades du F.H.A.R. qui participent à la rédaction du journal TOUT obtiennent quatre pages où ils peuvent s’exprimer librement dans le n° 12 consacré à « La libre disposition de notre corps ». Après une large diffusion, les pouvoirs dits publics s’« émeuvent » et le numéro est saisi.
1er mai 1971
Pour la première fois en Europe, pédés et gouines participent au défilé sous la banderole du F.H.A.R., entre le M.L.F. et les représentants des C.A.L., faisant de la manifestation une fête. Des camarades tournent un film de ce défilé.
Mai 1971
Longue discussion qui se prolonge pendant plus d’une semaine à la faculté de Vincennes (département de philosophie). Discussion également à Censier sur la sexualité, la famille, etc.
À la suite du numéro de TOUT et de la manifestation du 1er mai, le F.H.A.R. prend rapidement de l’ampleur et de l’importance. De nombreux problèmes se posent, dus à cette croissance trop rapide. Des comités de quartier sont créés ; actuellement, une dizaine fonctionnent.
D’autres commissions travaillent, dont celle chargée de répondre au courrier très nombreux que nous recevons de province. Dans différentes villes, des groupes du F.H.A.R. commencent à s’organiser ; c’est notamment le cas à Marseille, où les camarades ont participé à plusieurs actions.
21 juin 1971
Le F.H.A.R. participe à la « Fête des mères » organisée par le M.L.F. à la pelouse de Reuilly.
Le même soir, une partie des militants se rend à Tours pour participer à la journée anti-censure et faire la fête. Le campus universitaire est couvert d’affiches et d’inscriptions qui resteront plusieurs jours. Trois arrestations.
27 juin 1971
Anniversaire de la fondation du G.L.F. Mini-manifestation au jardin des Tuileries (chants et vente de journaux) interrompue par l’arrivée massive des flics. Quatre interpellations.
Juillet 1971
Importante participation du F.H.A.R. à la dernière fête des Halles.
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« Rien ne nous permet de dire qu’un homosexuel ne peut pas être lui aussi un révolutionnaire. Et ce sont sans doute mes préjugés qui me font dire : même un homosexuel peut être révolutionnaire. Bien au contraire, il y a de fortes chances pour qu’un homosexuel soit parmi les plus révolutionnaires des révolutionnaires. »
H. P. Newton, ministre de la Défense du Black Panther Party, « Sur la juste lutte des homosexuels et des femmes », 5 août 1970.
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MALADES DANS LEUR TÊTE ?
Au Moyen Âge, on nous brûlait sur un bûcher, entre un juif et une sorcière, au nom de la charité chrétienne et pour sauver nos âmes de l’enfer. Aujourd’hui, c’en est fini de ces temps obscurantistes et barbares. Le peuple ne croit plus au diable et la science triomphe aux côtés de l’ordre républicain, démocratique et humaniste. Le flic et le psychiatre ont remplacé l’Inquisition et l’idéologie doit se faire passer pour scientifique et humanitaire. On a tout changé pour que rien ne change.
Au regard de la psychiatrie classique, nous étions simplement des dégénérés, au même titre que les idiots, les assassins et diverses sortes de fous. C’était un peu simpliste et, la génétique ayant fait des progrès, il a fallu trouver autre chose. C’est alors qu’on a découvert la psychanalyse.
Seulement, voilà, celle-ci, telle qu’elle se présentait à ses débuts ([illisible], aussi chez certains analystes freudiens valables), était subversive. Freud ne disait-il pas que l’homosexualité se fondait sur la bisexualité psychique, inhérente à tout homme et à toute femme ? Et ne laissait-il pas entendre que l’hétérosexualité est une [acquisition ?] précaire tout comme l’homosexualité ?
S’entendre dire que tout individu a pu faire un choix d’objet homosexuel, à tel ou tel moment de son enfance, s’y tenir ou pas, y revenir ou non, bref que la « perversion » est la chose la mieux partagée du monde (beaucoup plus que la raison de Descartes), ça ne pouvait faire le jeu de cette société.
Il fallait donc simplifier la psychanalyse jusqu’à l’absurde. Il fallait châtrer Freud, le rendre présentable à la « bonne société ».
Des psychiatres, moralistes camouflés, qui avaient une teinture de psychanalyse, [illisible]. Les premières victimes de cette idéologie répressive, ça a été, bien entendu, nous. On a usé et abusé de certaines ambiguïtés du langage freudien pour régler notre compte.
D’abord, a-t-on souligné, nous souffririons d’un arrêt ou d’une régression de notre développement « sexuel » à un [stade illisible]. Nous avons peur des femmes, représentant notre mère, et comme c’est interdit de baiser sa mère (même en fantasme), eh bien ! on s’identifiera à elle, et les garçons, objets de notre désir, on les prendra sur le modèle de l’enfant qu’on croit avoir été et on les aimera comme notre maman nous a aimés. Ça, ça s’appelle l’amour narcissiste.
Bien entendu, on se gardera bien de dire que l’hétéro, lui aussi, est un Narcisse, car il est en quête de sa féminité, voire d’une certaine virilité chez la femme.
Comme tous les homosexuels ne confirment pas cette explication, alors on en a trouvé une autre. Certains d’entre nous, eux, ont « inversé » leur Œdipe. Ça n’est plus avec maman qu’il y a des problèmes, c’est avec papa. On veut qu’il nous donne un enfant, on déteste la maman, cette rivale, on se fera alors tout caressant, toute-femme, pour que notre père nous encule.
Manque de pot ! Ça ne marche pas !
Comme on s’est « castré » (qu’on a dévalorisé notre pénis-phallus), on se tournera, et on se retournera, vers des mâles pour leur prendre le phallus qu’on a perdu. Ça s’appelle récupérer l’être dans l’avoir.
Les lesbiennes, c’est l’inverse. Elles ont volé le pénis-phallus du père et se l’ont introduit en elles. Au lieu de s’identifier à maman, elles ont pu ainsi s’identifier à papa. Bref, elles ont volé ce qu’elles ne devraient pas avoir !
Mais elles, elles craignent d’être baisées par papa, ce qui rendrait évidemment maman pas très contente. [Illisible], elles évitent le conflit œdipien. Surtout, elles refusent de se bagarrer avec maman pour la possession du précieux pénis-phallus.
Alors, on fait ce qu’on peut. On refoulera sa haine pour la mère, on l’idéalisera, on lui donnera le pénis qui lui fait défaut, en sa propre personne.
Comme la lesbienne craint de sombrer dans sa [relation ? identification ?] avec maman, alors elle se précipitera sur la première fille rencontrée pour lui faire des propositions.
Maman n’en est pas contente ? Tant mieux ! Ça lui apprendra à prendre sa fille pour un pénis, car la maman, cette première « séductrice », est la première à demander à la chère petite, dans son inconscient bien sûr, de la compléter, d’être l’organe qui lui a manqué, déçue par [illisible : le père, le mari ?].
Au cas où tout ça vous paraîtrait relever de la démence tardive ou précoce, ou si vous n’êtes pas d’accord, c’est que vous souffrez d’une très profonde [angoisse de] castration (la peur d’être mutilé de votre précieux zizi, « comme maman »).
Et d’abord, tous les homosexuels sont des « névrosés ». Et si vous faites partie du F.H.A.R., alors [vous avez] régressé vachement jusqu’au sadique-anal (comme les étudiants de Mai, c’est connu).
Pervers incurable ! Cas désespéré ! Danger public !
Là, la psychanalyse ne peut plus rien pour vous. Il faut appeler les flics.
En langage technique, si vous êtes névrosé complètement, que vous ne pouvez pas passer à l’acte, que vous vous sentez coupable devant Pompidou, Alain Peyrefitte et votre concierge, alors là, le psychiatre-psychanalyste est heureux !
Et pour peu que vous ayez le fric nécessaire, vous lui assurerez son gagne-pain. 10 000 balles la séance ! Et à trois par semaine, faites le compte ! Joli, hein ?
Mais si vous, vous êtes heureux, alors lui, l’analyste, il ne l’est plus. Ah ! que non ! « Pervers, va ! Sale pervers ! » (qu’il dit). « Attends un peu, tu vas voir comment je vais te faire névroser. »
C’est le seul moyen, en effet, pour soigner l’homosexuel ! Condition essentielle à la bonne tenue du compte en banque du psychanalyste !
En tant qu’homosexuel, je ressens comme une insulte et une agression raciste les prétendues théories qui prétendent expliquer l’homosexualité comme [une maladie psychique ou une névrose ?], les psychanalystes dissimulant à leur public et à leur clientèle que tous les troubles psychiques ou sexuels (y compris dans le sens génital du terme) dont ils se complaisent à faire le tableau clinique dans le cas de l’homosexuel se retrouvent plus encore chez l’hétéro.
Et autres trucs savants ! Sans parler des névroses d’angoisse ! Des malaises de toute sorte !
Et quand les psychanalystes osent nous débiter des stupidités dans le genre de : « Vous, homo, vous vous sentez coupable parce que votre propre sadisme, inhérent à votre homosexualité, vous fait peur », et que les mêmes négligent tout ce que la société et sa Kulture (belle culture, en vérité !) nous a fait endurer, tout le système de conditionnement qu’elle nous a imposé dès l’enfance à travers l’éducation-mutilation familiale (le produit de cette merde : le fameux surmoi, ou conscience morale), on se demande vraiment s’ils ne se foutent pas des gens !
Je ne souffre pas d’être homosexuel, espèces de sales putes ! Idéologues de la bourgeoisie ! Grands prêtres de la nouvelle religion du Kâpitalisme avancé !
Je souffre d’être victime, objectivement, du racisme sexuel et le remède véritable à la souffrance n’est pas dans vos thérapeutiques palliatives dont je me fous, mais dans la destruction du racisme, donc de la fausse conscience morale collective, avec tout ce que l’inconscient des gens a hérité des siècles de prohibitions psychosexuelles.
Et cette destruction, je sais qu’elle ne pourra se produire qu’avec l’éclatement de cette civilisation !
Oui, je suis, tu es, nous sommes les nouveaux Barbares !
Messieurs les psychanalystes, vous êtes racistes à tous les niveaux, et de surcroît hypocrites, vous les humanistes scientistes ! Évolutionnistes à la con, mécanistes qui prétendent ne pas l’être, philosophes pour oraisons patentées et autres chrétiens de même eau !
Vous ne l’êtes pas seulement dans vos théories, mais dans votre pratique.
C’est bien l’un des vôtres qui observait que si l’on avait affaire à un homosexuel impuissant, il n’était pas nécessaire de procéder avec lui comme avec un hétéro.
Car, voyez-vous, si « normal » on est, alors l’analyste accepte le petit jeu des identifications qui met en cause client et thérapeute, et puis c’est bien naturel de rendre un hétéro à sa vie sexuelle si « naturelle ».
Mais si, par contre, vous êtes homo, alors tout change. Restons-en à une analyse superficielle et à une aide intellectuelle. Sinon, ça peut être gênant, dit l’analyste, pour nous-mêmes ! Et puis, rendez-vous compte, quand on libère un homosexuel de son inhibition ou de son impuissance, il va se livrer à des activités que la morale réprouve !
Voilà la vérité toute nue, sortie de la bouche d’un psychanalyste, n’est-ce pas, docteur René R. Held ?
C’est dans un bouquin de vous publié dans la Petite Bibliothèque Payot que j’ai lu ça.
Charognes, va ! Vous êtes bien tous les mêmes !
La pitié de certains d’entre vous à notre égard n’est que l’expression de votre sadisme, on a bien raison de cracher dessus !
Nous sommes des homosexuels heureux et fraternels au F.H.A.R., heureux de nous aimer entre nous, heureux de combattre et de nous exprimer librement quand on en a envie.
Et plus heureux encore le jour où l’on vous flinguera, messieurs mes ex-confrères, docteurs en saloperies, psychiatres-flics, psychanalystes racistes et autres chiens de garde édentés !
Un psychiatre homosexuel.
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« Les hommes qui ont une tendance à l’homosexualité se sont généralement masturbés dès leur plus tendre enfance ; seulement, au lieu de se frotter le pénis, ils s’introduisaient dans l’anus un objet quelconque. »
Dr Albert Moll, L’Inversion sexuelle, 1891.
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NI PERVERS, NI DÉVIÉS
Comme on parle beaucoup de révolution sexuelle dans notre après-Mai, et comme on commence toujours par les textes au lieu de commencer par la vie, il y a plein de gauchistes ou sympathisants pour lesquels ça signifie d’abord : « Reich et Freud ». Alors, pour savoir, on a été lire.
Voici ce qu’on a découvert : « Les connaissances acquises dans le domaine de l’économie sexuelle nous permettent de considérer l’homosexualité comme l’effet d’une inhibition très ancienne de l’amour hétérosexuel. » « L’homosexualité des adultes n’est pas un crime social, elle ne nuit à personne. On ne peut la réduire qu’en réalisant toutes les conditions nécessaires à une vie amoureuse naturelle des masses. [Merde alors ! Réduis-toi même !] En attendant, on doit la considérer comme une forme de satisfaction sexuelle parallèle à la forme hétérosexuelle qui, à l’exception de la séduction d’adolescents ou d’enfants, ne doit pas être punie. » W.
Les mineurs estiment quant à eux avoir droit à être détournés. Quant à Freud, il s’agit d’une « perversion », mais le terme n’exprime pas de jugement de valeur : « La disposition à la perversion est une partie de la constitution dite normale… » Pour la psychanalyse, le choix de l’objet indépendamment du sexe de l’objet, l’attachement égal à des objets masculins et féminins, tels qu’ils se retrouvent dans l’enfance de l’homme aussi bien que dans celle des peuples, paraît être l’état primitif, et ce n’est que par des arrêts et contraintes, subis tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, que la sexualité se développe en sexualité normale ou en inversion. C’est ainsi que, pour la psychanalyse, l’intérêt sexuel exclusif de l’homme pour la femme n’est pas une chose qui va de soi et se réduisant en quelque sorte à une attirance naturelle, mais bien un problème qui a besoin d’être éclairci. » (Note 13, Trois essais sur la sexualité.) S. Freud.
Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça s’est bien éclairci depuis. Alors, les grands ancêtres, ça peut être intéressant. Reich est le seul à avoir lancé un mouvement politique de libération sexuelle. Mais on construira notre propre théorie, sur notre vie et notre lutte, parce qu’on ne leur fait plus confiance.
W. H. Gillespie, dans « L’Homosexualité » (Congrès de Stockholm, 1963), commente ainsi cette citation de Freud : « Entreprendre de convertir un homosexuel pleinement confirmé en un hétérosexuel n’est pas beaucoup plus hasardeux que de tenter l’entreprise contraire ; seulement cette dernière, pour de bonnes raisons pratiques, n’est jamais tentée. » De telles remarques laissent à penser que Freud considérait l’hétérosexualité comme une issue précaire.
Par exemple, les rapports qu’ont les homosexuels et les homosexuelles dans le F.H.A.R. Ces rapports sont, je crois, des rapports d’amour véritable. Et pourtant, nous ne baisons pas ensemble. Eh bien, précisément, c’est parce que nous ne baisons pas ensemble que ce sont des rapports d’amour véritable. La sexualité n’est pas du tout refoulée dans mes rapports avec une lesbienne, alors qu’elle l’est dans mes rapports avec une autre fille, qui s’imagine toujours plus ou moins que je vais coucher avec elle…
La sexualité n’est pas refoulée, mais le rapport de pénétration(1) est consciemment refusé de part et d’autre. Ce qui fait notre accord, notre amour égalitaire avec les lesbiennes, c’est que, comme elles, nous refusons de pratiquer entre nous le rapport de pénétration. Nous ne refoulons rien : nous refusons ensemble, d’un commun accord, le modèle sexuel dominant.
Cet accord-là est un véritable amour, parce qu’il est fondé sur un authentique désir : le désir d’échapper à la norme. C’est un amour, y compris dans sa forme libidinale : nous aimons nous embrasser, nous nous trouvons beaux. Il n’y a que les bourgeois pour s’imaginer que le véritable amour trouve sa réalité dans l’enfoncement d’une bite dans un vagin.
Il y a 36 000 autres formes d’amour. Plus même : cette forme-là, bite dans le vagin, est précisément celle qui, à l’heure actuelle, exclut le véritable amour. Tout rapport affectif a son prolongement sexuel ; mais ce prolongement sexuel n’est pas nécessairement la pénétration, au contraire.
Guy, 3 juin 1971.
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RÉPONSE DES LESBIENNES À LEURS FRÈRES HOMOSEXUELS
« Le pronostic de l’homosexualité dépend essentiellement du groupe où se classe le sujet.
Deux éléments le conditionnent : la profondeur de l’anomalie, la réaction morale à l’égard de celle-ci. Le degré de l’anomalie s’apprécie en fonction de l’intensité de l’attrait pour le sexe semblable (jugé chez l’homme sur l’érection psychogène) et de l’existence ou non de répulsion pour le sexe opposé.
La réaction morale vis-à-vis de l’anomalie est capitale : ceux qui se complaisent dans l’homosexualité n’ont que faire de la médecine ; seuls sont accessibles à la thérapeutique, d’ailleurs difficile et pleine d’écueils, ceux qui souffrent. »
Manuel alphabétique de psychiatrie, article « Homosexualité ».
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DE LA RÉVOLTE À LA RÉVOLUTION
Dans un monde fondé sur la répression sexuelle et sur cette immonde saloperie, le travail, tous les improductifs, tous ceux qui ne baisent pas, surtout dans la classe ouvrière, en vue de multiplier le nombre des chômeurs sur le marché du travail, tous ceux qui en ont marre de cette putain de civilisation judéo-chrétienne n’ont que deux alternatives : la résignation ou la révolte.
Enculés trop souvent sans plaisir, possédés par tous les fantasmes de cette société, croyant à cette foutaise insensée que la bourgeoisie allait les intégrer s’ils étaient bien sages, bien complaisants, sous le prétexte absurde qu’il y a des flics pédés, des curés pédés, des préfets pédés, des ministres pédés ou des industriels pédés, les homosexuels, qui ne bénéficient d’aucune liberté réelle dans la République française, ont accepté pendant des années de fermer leur gueule.
Et puis, tout d’un coup, finie la comédie. On brûle le théâtre. On gueule : « À bas les hétéro-flics ! » Et l’on crache sur les homosexuels « honorables », bien-pensants, respectés de leur concierge et des autorités établies. Salauds, on aura votre peau !
Il faut que vous compreniez notre rage, notre désir d’en découdre avec tout un monde qui pue la merde et le sang, un monde qui a fait des homosexuels des chiens couchants, des diminués, des résignés. Trop longtemps la révolte des homosexuels a été contenue. Trop longtemps les homosexuels n’ont pu oser vomir à la gueule de cette société, de ses flics, de ses patrons, de ses idéologues qu’on appelle psychiatres, psychosociologues ou ethnologues, tout ce qu’ils pensaient d’eux.
Ah ! cette frousse qui empêche la haine de se manifester en gestes décisifs ! Trop longtemps le silence, l’obscurité des tasses, les bains de vapeur, les cinémas clandestins où un peu de plaisir se paie d’une angoisse panique sans cesse recommencée. N’y a-t-il pas un flic caché là dans l’ombre à me guetter ? Celui dont la main effleure la cuisse ne va-t-il pas me sauter à la gorge ?
Truands, indics et flics organisent la chasse aux pédés. On tue un pédé, savez-vous, et tout le monde trouve que ce chien n’avait que ce qu’il méritait. Pensez donc : ça n’aime pas les femmes, ça n’appartient pas au grand monde, ça n’a pas de fric. Et par-dessus le marché, ça fréquente les tasses, sous les fenêtres d’immeubles qui abritent des familles nombreuses, des couples très orthodoxes : Travail, Famille, Patrie. Et allez la musique ! Pétain n’est pas mort. De Gaulle non plus !
Pas un seul hétérosexuel, si « compréhensif » soit-il, n’a besoin de compréhension, je veux dire de cette immonde compassion qui est le propre des curés de tout poil. Pas un seul hétérosexuel ne saura ce qu’a été notre enfer durant tant et tant d’années : cette rage contenue, ce désir de mordre, cette envie impuissante qui demeure là, au plus profond de nous, de détruire ce monde et qu’il n’en subsiste rien.
Faire que le passé crève à jamais. À bas les souvenirs de nos humiliations, de nos hontes, ce sentiment d’être séparés des autres. Un mur de prison invisible qui se dresse entre nous et ceux auxquels nous aurions aimé parler, parler, parler… Rien à faire. Et le mur ne cesse de se consolider.
Nos amours ? Répétons-le : une vespasienne qui pue, de la merde et des bouteilles pleines d’urine, des croûtons de pain poussiéreux disposés là exprès, comme pour nous dire : voilà ce que tu es, une merde, rien de plus.
Et les années qui foutent le camp, la solitude pour seule compagne, avec en arrière-plan l’insupportable idée : je n’aurai pas vécu.
Quant à ceux d’entre nous qui répugnent à l’avilissement des tasses pour aller dans les bars ou les boîtes, les rencontres faites un soir sont le lendemain oubliées. Si ce n’est pas toi qui laisses tomber, ce sera l’autre qui te dira : « Bonsoir, j’ai une vieille maman, une femme, des gosses… je ne suis pas libre. »
On connaît la chanson. L’éternelle comédie à laquelle certains d’entre nous se laissent prendre.
Voilà la réalité. Le vécu de l’homosexuel.
Rappelons-le : je ne m’intéresse pas ici à ceux qui possèdent un appartement avec belle vue sur le bois, à ceux qui caressent un minet acheté à Saint-Germain ou rue du Colisée, sur un lit luxueux dans la chambre de leur hôtel particulier à Neuilly.
Je parle des autres : ouvriers qui crèchent dans une taule humide à Saint-Ouen ou ailleurs, petits employés de bureau, domestiques espagnols, tous voués non à la merveille mais à l’horreur des rues.
Le chemin que l’on prend conduit toujours vers la même impasse. Les actes que nous faisons portent en eux notre condamnation. Le car des flics attend le soir, dissimulé quelque part. La correctionnelle guette l’homosexuel imprudent. Et qui, sous prétexte d’« attentat » ou d’« outrage public à la pudeur », a été condamné à trois ou six mois de prison, fût-ce avec sursis, peut perdre sa place. En chercherait-il une autre, son casier judiciaire l’empêcherait d’être employé.
Il suffit de se reporter aux lois françaises sur l’homosexualité. Oserez-vous prétendre encore que les homosexuels français sont libres ? Qu’on a plein d’indulgence pour eux, ma chère ? Qu’on les aime bien au fond ?
Sous prétexte qu’il y a des bouffons pédés qui font leur folle dans les salons du Tout-Paris, ils n’auraient pas de problèmes ?
Mais la révolution dans tout ça ?
Je crois avoir assez montré que l’homosexuel, dans cette société, ne peut qu’être révolté aujourd’hui, qu’il ne peut que choisir une voie qui conduit à la libération de tous les hommes et de toutes les femmes s’il veut réellement en finir avec la misère de sa vie quotidienne. Et j’affirme que pas un seul hétérosexuel ne sera libre qui ne participe à cette libération.
Malheureusement, jusqu’en Mai 68, le camp de la révolution était celui de l’ordre moral hérité de Staline. Tout y était gris, puritain, lamentable. Et quelle répression sexuelle sévissait sur tous !
Mais soudain, ce coup de tonnerre : l’explosion de Mai, la joie de vivre, de se battre ! Briser l’organisation de notre survie. Détruire les symboles de notre oppression à tous. Vivre sans entraves et jouir sans temps mort. Faire chanter les murs. Danser, rire, faire la fête !
Les homosexuels, certains d’entre nous du moins, découvrent alors que quelque chose de nouveau est possible. Une rupture est intervenue dans le mouvement révolutionnaire. Comme nous l’avions tant rêvé, la jeunesse, étudiants, loulous, prolos accourus de leurs quartiers, avait compris enfin qu’une révolution qui n’est pas un jeu et où toutes les passions n’ont pas la possibilité de s’épanouir, ça n’est pas une révolution.
Alors, devant cette situation nouvelle, nous, révoltés, et certains d’entre nous déjà politisés, avons découvert que notre homosexualité, dans la mesure où nous saurions l’affirmer envers et contre tout, pouvait faire de nous d’authentiques révolutionnaires, parce que nous mettrions ainsi en question tout ce qui est interdit dans la civilisation européenne.
Reste une longue route à parcourir encore.
Mais désormais, entre l’ordre établi, ses domestiques et nous, la guerre est ouverte.
N’en doutez pas : nous souhaitons l’anéantissement de ce monde. Rien de moins. Et à cela nous nous employons.
Le règne de la nécessité prend fin.
La liberté de tous, par tous, pour tous, s’annonce.
Un du F.H.A.R.
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« La sexualité offre une des possibilités de satisfaction et de bonheur les plus fortes et les plus élémentaires. Si ces possibilités étaient autorisées dans les limites fixées par les besoins d’un développement productif de la personnalité plutôt que par le besoin de domination des masses, la seule réalisation de cette possibilité de bonheur fondamental conduirait nécessairement à une augmentation des revendications pour la satisfaction et le bonheur dans les autres domaines de l’existence humaine.
L’aboutissement de cette revendication exige que l’on dispose des moyens matériels nécessaires à sa satisfaction et provoquerait, à cause de cela, l’explosion de l’ordre social régnant. »
Erich Fromm, Zeitschrift für Sozialforschung, vol. 3, 1934.
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LES PÉDÉS ET LA RÉVOLUTION
Il paraît qu’il n’y aurait pas de rapport possible entre l’homosexualité et la lutte révolutionnaire. C’est du moins ce que pensent beaucoup de gauchistes, qui n’hésitent pas à exclure les pédérastes et les lesbiennes de la révolution, avec la même virulence ou la même sournoiserie qu’ont employées les sociétés bourgeoises, capitalistes ou soi-disant socialistes, pour les exclure de leur ordre prétendu naturel.
Un certain nombre d’homosexuels qui participent au projet révolutionnaire ont écouté attentivement les objections émises contre eux par des ennemis déclarés de la bourgeoisie, qui devraient pourtant être leurs frères dans le même combat pour mettre fin à l’exploitation économique et à l’oppression culturelle.
L’un de ces homosexuels, au nom de beaucoup d’autres et sous le contrôle d’une critique collective, a décidé de réfuter les plus graves de ces objections et d’aller enfin au fond des choses, quitte à mettre à jour une contradiction grave au sein du mouvement révolutionnaire.
PREMIÈRE OBJECTION
« Il est juste et nécessaire que des camarades homosexuels proclament leur oppression et mènent un combat, mais ce combat ne pourra jamais concerner les masses, parce que l’homosexualité reste un problème marginal. »
RÉPONSE
L’homosexualité n’est pas plus un problème qu’une maladie ou une perversion. Elle est un état. Ce qui n’empêche pas qu’elle provoque communément chez les bourgeois trois types de réactions liées : la dérision, la fureur et la honte.
Le combat pour l’homosexualité libre n’est pas une lutte marginale. Les homosexuels révolutionnaires refusent le terrorisme puritain de certains militants qui prend pour masque le prétexte de la nécessité des luttes de masse.
C’est vrai : il n’existe en France qu’une faible minorité d’homosexuels avoués, et cela parce que, dans certaines marges de la bourgeoisie, en particulier chez les artistes et les intellectuels, l’homosexualité est tolérée ou même revendiquée et ne ternit pas la réputation sociale. Mais il existe aussi, et surtout parmi les masses, des centaines de milliers d’homosexuels refoulés et qui s’autocensurent sous le poids de l’idéologie morale bourgeoise.
Le fait qu’ils ne soient pas encore reliés entre eux par une conscience collective n’est pas une raison suffisante pour prétendre que la notion de masse ne leur est pas applicable.
Enfin, depuis que la pensée freudienne, portée au-delà de Freud jusqu’à l’expulsion de l’impératif moral, a reconnu la pulsion homosexuelle, au même titre que l’autosexualité ou l’hétérosexualité, comme inhérente à tout individu dès sa naissance, le refus de situer l’homosexualité au niveau d’un phénomène de masse ne peut relever que d’un sentiment de honte et d’une pratique autorépressive inspirée par notre environnement culturel.
Il est évident que la mise à jour d’une telle situation ne peut se faire qu’au niveau où l’on peut critiquer cet environnement culturel dans lequel nous baignons depuis l’enfance. La révolution, à quelque échelon que ce soit, ne peut naître que de la rencontre du besoin de la conscience évoluée (ce qui ne veut pas dire élitaire) avec le besoin des classes exploitées, de leur rencontre et de leur interaction.
DEUXIÈME OBJECTION
« La lutte pour la liberté homosexuelle n’atteint pas la bourgeoisie dans ses forces vives. Et même la lutte pour la simple liberté sexuelle ne doit pas être placée au premier plan du combat révolutionnaire, car elle est déjà tolérée et même récupérée par la presse bourgeoise et la publicité, à tel point qu’en un certain sens elle commence à faire partie de l’arsenal bourgeois. »
RÉPONSE
Le visage que donne la néo-bourgeoisie libérale actuelle à la libération sexuelle passe d’abord par sa conception du profit. Le corps humain y joue le rôle d’une image ou d’un objet et le désir y joue le rôle d’une incitation à la consommation et non à la jouissance. C’est toujours la possession érotique et la propriété du corps qui restent la loi, et non la pénétration et le don par la médiation du sexe.
Cette soi-disant liberté sexuelle dissimule l’exploitation sexuelle par le biais du commerce et de la prostitution. Elle perpétue la honte du corps en le transformant en marchandise.
La bourgeoisie a banni le mot « amour » de son langage politique et l’a remplacé par les mots « mariage », « famille », « éducation » et plus récemment « érotisme ».
Bien sûr, la société capitaliste, après avoir condamné Gabrielle Russier, s’est empressée de la réhabiliter dans un concert de larmes. Mais elle ne l’aurait certainement pas fait si, en face de son jeune amant, Gabrielle Russier avait été un homme.
Jamais la bourgeoisie n’a toléré la libre disposition d’un corps en face de n’importe quel autre et en particulier chez les mineurs. Jamais elle n’a toléré le droit à n’importe quelle rencontre sexuelle, pourvu qu’elle soit généreuse et publique. Jamais elle n’a toléré le droit à la tendresse entre tous les corps, si ce n’est comme soupape de sûreté dans quelques lieux privilégiés et [lacune].
Les épouvantails de la bourgeoisie sont la drogue (ou plutôt ce qu’elle a décidé d’appeler de ce nom), l’avortement, la masturbation, l’inceste, le détournement de mineurs, l’amour hors du couple, le droit du corps à la [lacune] ou au suicide, la perversion, la folie, et naturellement l’homosexualité, qu’une loi votée par l’Assemblée nationale le 18 juillet 1960 a introduite parmi les fléaux sociaux.
Voilà ce que la culture bourgeoise redoute.
Il est désespérant que des militants révolutionnaires continuent à être aliénés par le puritanisme bourgeois au moment même où une partie de la bourgeoisie, parvenue à un point différent de maturation, abandonne ce puritanisme à cause d’une intelligence nouvelle du profit, au moment surtout où une grande masse de jeunes, plus ou moins politisés, commence à axer sa révolte sur la libre disposition du sexe.
Dans cette question du puritanisme révolutionnaire, l’attitude vis-à-vis de l’homosexualité est un test capital.
[…]
TROISIÈME OBJECTION
« Même chez un révolutionnaire, la vision du monde à travers l’homosexualité, et surtout la sodomie, est une vision parcellaire. Aussi, la lutte pour la liberté homosexuelle n’a pas actuellement d’utilité tactique. »
RÉPONSE
Aucun programme politique n’est entier et cohérent s’il passe sous silence l’instance du désir sexuel interdit, et même du désir autocensuré.
Certes, un homosexuel d’origine bourgeoise doit se demander si la nature de son désir le rapproche plus d’un ouvrier homosexuel que sa conscience de classe ne l’en éloigne. Mais il peut aussi s’indigner de ce qu’on lui interdise, à cause de ses penchants, de militer dans un groupe maoïste, de même qu’aux États-Unis il n’aurait pas le droit de travailler dans un ministère ou au Pentagone.
La bourgeoisie doit être attaquée sur tous les fronts où elle fait ressentir son oppression. La lutte pour la liberté homosexuelle n’avait peut-être pas d’utilité publique tactique il y a cent ans, et elle n’en aurait pas aujourd’hui au Pakistan. Mais dans les sociétés occidentales, elle participe d’une révolution culturelle qui est devenue indispensable.
Qu’elle soit enfouie, latente ou avouée, l’homosexualité est présente partout où les hommes se retrouvent entre hommes. Elle est présente dans le sport, les écoles, les confréries, les prisons, la guerre, la compétition capitaliste, le culte des idoles du spectacle, le militantisme des camarades, les relations particulières à l’intérieur des familles et même dans la jalousie dès qu’une liaison dépasse le couple.
Il n’est pas question de supprimer d’un coup de baguette toutes les pratiques de compensation du désir homosexuel. Cela provoquerait trop de déséquilibres et d’angoisses. Mais il serait bon qu’on commence à prendre conscience de quoi ces pratiques tiennent lieu.
La revendication homosexuelle met en cause le culte aberrant de la virilité, à partir duquel la femme ne sert à un homme que pour s’imposer aux autres mâles. Elle met en cause ce que la bourgeoisie appelle stupidement la loi de nature, alors qu’elle nous fait prendre un statut culturel et une structure de comportement pour un destin biologique inévitable.
Elle met en cause [lacune dans le document original].
Elle met en cause les institutions sacro-saintes de la famille et du patriarcat monogamique, défendues aussi bien par les républiques bourgeoises que par les démocraties populaires ou les dictatures militaires.
Elle met en cause toutes les conduites masculines d’autorité, de puissance, d’agressivité et d’hystérie qui naissent du refoulement homosexuel.
Par la sodomie enfin, elle met en cause un des plus solides tabous de la société bourgeoise, le tabou de la merde et du trou du cul. L’usage presque continu, à titre d’injure, des mots « merdeux » et « enculé » dans le langage populaire, et la persécution verbale que cet usage représente à l’égard des homosexuels, montrent bien qu’il s’agit là non d’une vision parcellaire, mais d’une obsession fondamentale : celle de perdre sa virilité et de se salir.
Car la virilité et la propreté sont les deux piliers de la psychologie bourgeoise.
Les homosexuels répondent qu’ils préfèrent vivre cette obsession anale que l’escamoter, qu’ils préfèrent être baisés dans le cul que dans la tête et que, pour eux au moins, baiser n’est pas devenu synonyme de tromper, abuser, blesser, ni symbole de fourberie et de mauvaise foi.
Quand un révolutionnaire souhaite qu’on « encule » publiquement un ennemi de classe, un grand patron, un chef d’État capitaliste ou un dictateur fasciste, c’est que l’image de la sodomie est automatiquement associée chez lui à celle d’humiliation, de dérision et de vengeance.
Pratiquer avec amour l’acte tabou de la sodomie entre hommes vaut mieux que d’en rêver dans la haine. En outre, cela risque fort d’exorciser toutes les conduites masculines d’animosité et d’agressivité qui ne sont que la sublimation de cet acte.
Il faut carrément demander au bourgeois :
« Quelles sont tes relations avec ton trou du cul, à part l’obligation de chier ? Est-ce qu’il fait partie de ton corps, de ta parole, de tes sens au même titre que la bouche ou les oreilles ? Et si tu as décidé que l’anus ne sert qu’à déféquer, pourquoi la bouche a-t-elle d’autres fonctions que manger ? »
QUATRIÈME OBJECTION
« Le refus organique de la femme par l’homme, outre que ce mépris correspond politiquement à un racisme, entraînerait, s’il se généralisait, la fin de l’espèce. C’est pourquoi le prosélytisme homosexuel n’est pas révolutionnaire. »
RÉPONSE
De même que c’est la femme qui est le mieux à même de constater le refoulement homosexuel des hommes, seul l’homme qui est pénétré peut imaginer charnellement ce qu’est une femme et rien ne peut le rapprocher davantage d’elle.
Au contraire, en méprisant les pédés qu’ils ont investis du rôle mythique de l’homme qui se dégrade en femme, de l’homme qui se laisse salir par la merde comme la femme se laisse salir par le sang menstruel, c’est leur mépris de la femme que les bourgeois font éclater au grand jour.
Ils ont fabriqué une image sociale du pédé qui cristallise la honte de la virilité perdue, tout en les préservant magiquement de cet affreux cauchemar.
La bourgeoisie hétérosexuelle phallocratique ne peut reprocher aux homosexuels d’avoir réduit la femme à [lacune du document], alors qu’elle-même l’a réduite à ses fonctions génitales et domestiques.
Rien ne prouve d’ailleurs qu’une révolution dans la condition sociale féminine et dans l’image imposée de la femme n’entraînerait pas une métamorphose ou une extension dans la cristallisation du désir homosexuel.
Quant à accuser l’homosexuel d’enraciner son désir dans le culte du phallus, c’est oublier un peu vite qu’il ne craint pas de perdre sa virilité sacrée, car il se sait à la fois homme et femme. Au contraire, il fusionne avec la virilité ou la féminité de l’autre, au point qu’il fait éclater les stéréotypes bourgeois de la virilité et de la féminité au moment même où l’on pourrait croire qu’il les caricature.
À ce propos, les homosexuels révolutionnaires refusent d’admettre le partage étanche entre « actifs » et « passifs » qui est fait à l’intérieur de leur condition sexuelle par les psychosociologues bourgeois. Accepter ce partage serait singer l’hétérosexualité et reléguer l’homosexualité au niveau d’une imitation servile de l’érotisme officiel, lui-même calqué sur une hiérarchie rigide des rôles : d’un côté le mâle maître, de l’autre la femelle, esclave, idole ou poupée, mais toujours d’abord considérée comme un trou.
Même si nombre d’homosexuels n’ont pas atteint ce stade, il est évident que l’homosexualité, dans son plein accomplissement, tend à abolir la distinction hiérarchique entre le pénétrant et le pénétré.
Ceci dit, il est frappant de constater où sont les peurs qui définissent le mieux la culture petite-bourgeoise. Si l’on abolissait les prisons, la propriété serait en danger. Si l’on prononçait la dissolution des armées, la patrie serait en danger. Si l’on autorisait le haschisch, le travail serait en danger. Enfin, si l’on cessait de réprimer l’homosexualité, la famille, et donc l’espèce, seraient en danger.
Sans rire, la bourgeoisie croit-elle réellement que, l’homosexualité une fois libérée, tout le monde deviendrait homosexuel ? Ce serait confesser du même coup que les pulsions homosexuelles existent en chaque individu. Et cela, jamais la bourgeoisie ne l’avouera, à cause de son racisme hétérosexuel profond.
Les homosexuels révolutionnaires, eux, savent que l’homosexualité n’a pas son origine dans les structures socio-économiques du capitalisme bourgeois et que, par conséquent, elle ne disparaîtra pas avec lui. Ils savent qu’elle n’est pas davantage une aliénation due à un caprice de la nature et que, du reste, ce n’est pas la nature, mais la société imposant une idée de nature, qui détermine l’objet du désir sexuel.
Si l’homosexualité a pris certains aspects condamnables, maniérisme, caste occulte, conscience malheureuse, pratique clandestine et papillonnante, c’est parce que la société des classes possédantes a rendu le vécu homosexuel illicite et grotesque en le réprimant.
Les homosexuels révolutionnaires ne sont pas disposés à faire du prosélytisme ou de l’évangélisme, comme les hétérosexuels d’en face le font au niveau des États policiers, capitalistes ou prétendument socialistes, qui imposent une voie sexuelle au détriment d’une autre et qui maintiennent intacte la puissance innée d’un sexe sur l’autre, symbolisée par la perte du nom de la femme dans le mariage.
Il faut comprendre que l’institution du mariage n’est pas naturelle, mais intégrée dans la société à la suite de la victoire historique de la propriété privée sur la propriété commune.
Si les homosexuels se bornent à revendiquer leur liberté, cette demande seule ne sera pas révolutionnaire et l’on peut imaginer qu’elle entrera un jour dans le champ de la récupération bourgeoise et réformiste. Ce serait aussi absurde que de vouloir aller vivre dans une île homosexuelle libre en abandonnant le combat contre l’exploitation économique et l’illégitimité des structures bourgeoises.
Aussi les homosexuels révolutionnaires sont-ils prêts à un effort autrement important : dresser, avec le concours de tous les autres révolutionnaires, un projet crédible de monde nouveau.
Cela ne peut aller sans une abolition du couple et surtout de la famille, désignée par l’État comme unique cellule possible de la vie, toutes les autres étant définies commodément à l’avance comme irréalistes ou menant au chaos.
On n’a pas assez pensé à quel point, lorsqu’elle accuse les homosexuels d’être improductifs et d’entraver la reproduction de l’espèce, la société capitaliste se fait de l’enfant la même image que de la plus-value : un trésor à protéger et sur quoi faire reposer son savoir et bâtir sa puissance.
Évidemment, pour tous les défenseurs du vieux monde, le champ de la liberté ne s’étend pas au-delà du champ de leur étroite nécessité. Les homosexuels pour qui il en va de même ne peuvent se dire révolutionnaires.
En ce sens, puisque les homosexuels révolutionnaires savent d’évidence que la répression anti-homosexuelle chez les hétérosexuels est d’abord une répression contre leur propre homosexualité, ils ne peuvent nier en retour qu’il existe en eux une hétérosexualité refoulée.
Ici, il est indispensable de préciser une différence de poids. L’homosexualité est toujours réprimée au niveau d’une pression de la société bourgeoise, alors que l’hétérosexualité, elle, est seulement refoulée dans un vécu particulier.
Cette différence est politique.
C’est à cause d’elle que, si une fraction parmi les homosexuels révolutionnaires est prête, dans un souci de déculpabilisation et non d’égalitarisme ou d’uniformisation, à s’ouvrir à la bisexualité, à la pansexualité même, et à rechercher de toutes ses forces l’élargissement sans contrainte de son désir, elle reste néanmoins solidaire des autres homosexuels qui refusent d’essayer de se donner à l’autre sexe aussi longtemps que l’homosexualité sera socialement réprimée.
Encore une fois, si ce refus a la nature même du désir pour fondement, il se double donc d’un acte politique.
L’homosexualité reste pour le moment un commun dénominateur pour un ensemble d’individus opprimés ; ni tribalisme, ni corporatisme, mais lieu où se circonscrire et se définir de façon autonome jusqu’à ce que la sortie du ghetto soit viable, en ayant conscience que cette sortie du ghetto dépendra autant de la transformation possible du désir que du combat politique global des forces révolutionnaires : un combat politique qui ne doit pas être la poubelle du refoulement ni une activité de compensation à un désir non satisfait.
Ce texte est paru dans le numéro du 23 avril 1971 du journal TOUT.
Trois mois après cette parution, l’analyse de ses effets ainsi que la nécessité critique et autocritique permettent, et même exigent, qu’on précise quelques points.
L’apparition de la revendication politique pour la libre disposition du corps et le droit à l’homosexualité ne s’est pas faite au cœur du prolétariat opprimé, mais chez des descendants de la classe opprimante. Ceci est un fait indéniable, même s’il gêne les uns ou les autres.
Ce n’est pas que chez les fils de pauvres on soit moins souvent pédé, dans sa profondeur, que chez les fils de riches. C’est plutôt que chez les premiers on peut moins facilement que chez les seconds, d’abord se le permettre à soi-même, puis le manifester à l’autre, enfin le vivre publiquement sans crainte, et à plus forte raison en réclamer le droit pour tous, au point d’en faire, comme ici, l’objet d’un combat politique.
Les dogmatiques ont tort d’en conclure que la lutte des « anormaux » sexuels est en soi une illusion de petits-bourgeois qui se prennent pour des révolutionnaires. Libre à eux d’objecter que la contradiction principale n’est pas entre normaux et anormaux, mais entre exploiteurs et exploités.
Ils oublient seulement de dire que ce qui sépare les normaux des anormaux, c’est à l’origine une arbitraire décision idéologique des exploiteurs à laquelle obéissent encore, malgré eux et comme des automates, la plupart des exploités.
De leur côté, des lesbiennes ont estimé que cette analyse des rapports entre l’homosexualité et la révolution n’abordait à aucun moment les problèmes de l’homosexualité féminine. Elles y ont même entrevu, entre les lignes, la persistance d’un chauvinisme mâle.
Il est exact qu’aucune femme homosexuelle n’a participé à l’élaboration de ce texte, qui s’appuie essentiellement sur un vécu masculin, même si la femme s’y trouve souvent en cause.
Au point où nous en sommes, l’articulation entre la spécificité révolutionnaire contenue dans le lesbianisme et la spécificité révolutionnaire contenue dans la pédérastie ne nous est pas encore apparue et il n’y a aucune honte à avouer que cette lacune peut nous entraîner à des insuffisances dialectiques.
Les homosexuels et les homosexuelles qui veulent changer la vie éprouvent deux oppressions parallèles mais non identiques. Ils ne sont pas encore réunis, mais seulement alliés, complices, frères et sœurs.
Il est trop tôt pour énoncer d’un seul jet les problèmes des uns et les problèmes des autres. L’ennemi est commun, mais pour le moment, à chacun sa parole et sa recherche.
Il faut ajouter enfin que ce texte ne reflète pas une pensée théorique à son point d’aboutissement, mais une recherche difficile qui ne fait que commencer. Chacun peut la continuer.
Mieux encore, tous ceux qui s’y trouvent impliqués doivent la mener ensemble, en respectant la pluralité de l’émergence révolutionnaire, mais sans compromettre la perspective de la fusion des révoltes et du front unique de lutte contre la bourgeoisie.
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UNE ACTION SUR LA VIE QUOTIDIENNE
Il faut rappeler que, dès l’origine, nous nous sommes constitués en tant que Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire.
Cela implique pour chacun d’entre nous de combattre l’ordre social existant, qui frappe les homosexuels sans qualité comme il frappe les femmes, les jeunes, les Arabes ou les Noirs, sans compter la classe ouvrière. En ce sens, nous nous alignons bien sur une position de lutte des classes.
Mais cette lutte des classes, qui est la forme actuelle d’une lutte de civilisation, morale bourgeoise issue de l’éthique judéo-chrétienne, idéologie dominante, culture, esthétique, superstructures juridiques, étatiques, policières, etc., se manifeste non seulement dans l’entreprise, par le travail salarié ou la prostitution de l’individu par sa force de travail à un prix inférieur à sa valeur effective, en raison du surtravail et de la plus-value qui en résultent pour l’acheteur de ce précieux « capital humain », mais aussi dans la vie dite privée, car privée de vie réelle, de chacun.
Nous posons donc la question de la misère réelle de la vie quotidienne de tous, de notre sexualité réduite et truquée, de toutes les sales arrière-pensées que tant d’entre nous conservent quand ils ont des rapports sexuels et affectifs avec l’autre.
Pas une seule de nos paroles, pas un seul de nos gestes, pas une de nos attitudes n’échappe à cette règle qui veut que l’individu soit prisonnier d’un rôle, social ou sexuel, possédé par ce qu’il croit s’approprier, fasciné par « l’objet » de son désir comme on est fasciné par une marchandise.
Tout le système de fantasmes que nous aussi, homosexuels, cultivons, souvent à notre insu, participe de ce fétichisme.
Tant que nous n’aurons pas agi sur notre vie quotidienne, nous n’aurons donc rien fait de positif.
C’est la raison pour laquelle le F.H.A.R. existe. C’est aussi pourquoi de plus en plus nombreux sont ceux qui viennent à nous. C’est ce qui explique en quoi et pourquoi l’homosexualité consciente, lucide, débarrassée des pièges que nous tend la société spectaculaire-marchande, est aujourd’hui révolutionnaire.
« Dans un de mes précédents livres, j’ai déjà observé l’étrange phénomène que constituent les tendances communistes affichées par les jeunes homosexuels et une sorte d’étrange parallèle entre le communisme et l’homosexualité des jeunes gens.
J’observais également, dans ce livre, le curieux phénomène de l’homosexualité prolétarienne ainsi que l’union des jeunes bourgeois et des jeunes prolétaires aussi bien sur le terrain du communisme que sur celui de l’homosexualité. »
Curzio Malaparte,
Lettre à la jeunesse d’Europe.
OÙ EST PASSÉ MON CHROMOSOME ?
J’ai appris tout récemment, en lisant Le Nouvel Observateur, qu’on avait découvert la cause de l’homosexualité. Il paraîtrait que nous avons un chromosome en moins ou en plus, je ne sais plus. En moins probablement.
Ne soyez pas méchants avec les homosexuels, ça n’est pas de leur faute.
Après tout, l’explication vaut bien celle qui courait jusqu’à présent dans les milieux de gauche :
« Il ne faut pas réprimer l’homosexualité, sauf bien sûr dans le cas des rapports avec les mineurs. L’homosexualité disparaîtra d’elle-même quand les relations hétérosexuelles seront libérées. C’est la faute de l’environnement, ce n’est pas leur faute. »
Il est vrai que l’on ne choisit pas de devenir homosexuel. En tout cas, je n’ai pas l’impression d’avoir choisi.
Un beau jour, au lycée, les petits camarades m’ont traité de pédale. Je ne savais pas ce que cela voulait dire, mais j’en étais vaguement fier parce que j’avais l’impression qu’ils m’enviaient.
C’est à force que ma mère me coince dans les portes pour me demander : « Mais tu n’es pas pédéraste au moins ? » que j’en suis devenu honteux.
On n’est pas des produits, et ceux qui croient nous aider en disant : « Ils ne l’ont pas voulu » ne font que nous enfoncer.
On se fout de ce qui nous a fait tels. On n’est pas des résultats mais des gens.
On se voit d’abord par les autres.
Cette impression-là, je l’ai ressentie de nouveau ces derniers temps, après qu’on ait fait un certain nombre de réunions du F.H.A.R.
Je vis dans ce qu’il est convenu d’appeler une commune et je suis tout le temps avec des copains militants.
Les gens de la commune comme les militants trouvent que, ces temps-ci, je « m’affiche ». Il y aurait un peu d’exhibitionnisme là-dessous que cela ne nous étonnerait pas.
Et quand j’embrasse un autre garçon devant des copains, j’ai toujours l’impression qu’ils font tout ce qu’ils peuvent pour ne pas être gênés, ce qui ne fait qu’accentuer la gêne.
On ne choisit pas d’être homosexuel. On se retrouve avec une étiquette collée dans le dos et avec des gens qui rigolent à certaines de vos intonations. On ne choisit pas de devenir homosexuel, mais on choisit de le rester, et cela se passe très tôt.
Un certain sentiment de trahison, de cacher quelque chose à ses parents et un peu à tout le monde, qui est à la fois repoussant et délicieux. Quand deux garçons se retrouvent devant les autres, ils partagent une complicité plus forte que toutes celles qui peuvent lier entre eux les « normaux ».
Mais il y a dans ce plaisir de complicité secrète à la fois quelque chose de radical, l’impression d’échapper par un côté à tout ce qui permet aux gens de vous juger, et en même temps une espèce de plaisir masochiste dont je me suis lassé.
Et puis j’ai découvert aussi que cela ne servait à rien d’avancer masqué, qu’on avait beau faire comme si ça n’était pas, cela se savait toujours. Qu’on devient à ce petit jeu-là quelqu’un sur qui s’appesantit, au mieux, la protection des « normaux » aux idées avancées, comme une sorte d’irresponsable partiel dont on accepte les écarts avec un sourire plus ou moins contraint.
Une des choses qui m’a le plus exaspéré, c’est que quand les garçons savent que vous êtes homosexuel, ils s’imaginent tout le temps qu’on veut coucher avec eux. Comme si un homosexuel n’avait pas le droit de choisir, ou comme si n’importe quelle bite était encore assez bonne pour lui.
Ce coup-là, on nous l’a fait encore dernièrement. On est allé distribuer des tracts du F.H.A.R. à la porte d’une boîte où vont danser le samedi soir les jeunes prolos. Et cela n’a pas manqué :
« J’ai une belle bite, hein, c’est ça que tu veux ? »
On voit bien pourquoi les garçons « normaux » ne disent pas « homosexuel », mais « tante » ou « pédale ». Qui se fait enculer ne peut évidemment enculer lui-même, il est forcément au féminin.
Il y a une autre légende qui a la vie dure : les homosexuels ne supportent pas les femmes.
C’est vrai que nous avons souvent fini par mettre dans notre tête ce qu’on racontait sur nous. J’ai eu pendant longtemps des rapports truqués avec les femmes, soit qu’elles m’aient pris pour un mâle particulièrement difficile, soit qu’elles aient voulu me « guérir », soit enfin que j’aie reproduit avec elles les rapports d’oppression sous la forme d’une imitation des autres mâles, pour faire aussi viril que le voisin.
Ce qui est arrivé récemment a pas mal changé les rapports entre nous, essentiellement parce que l’on a découvert que là où les femmes luttaient contre l’oppression par les hommes, elles nous ouvraient le chemin.
Il y a quelque chose d’un peu paradoxal, mais que j’ai pu vérifier, dans le fait qu’à la fois nous désirons des hommes et nous méprisons la virilité.
Elle nous paraît toujours sonner faux parce que nous savons ce qu’elle recouvre de lâcheté à l’égard de ses propres désirs. Tous les homosexuels ont fait l’expérience de voir combien de mecs super-virils en apparence se laissent faire avec le plaisir secret d’être enfin transformés en objet de désir.
C’est là où nous les inquiétons. Nous mettons au clair leur désir d’être enfin objets, possédés, même s’ils nous méprisent. Les « normaux », ou plus exactement la société normale, ont appliqué l’image de la femme aux homosexuels.
Cette image qu’ils avaient forgée pour mieux opprimer les femmes, ils nous l’ont aussi imposée : l’hypersensibilité, la jalousie, la futilité, etc. Mais au contraire des femmes, notre faiblesse fait aussi notre force. Parce que nous sommes aussi des hommes, ou tout au moins nous devrions l’être.
Nous sommes fiers de notre trahison.
J’ai eu un copain qui faisait très « pédale » et j’ai passé des années à lui donner des coups de pied sous la table pour qu’il arrête de faire « la folle ». Et pourtant je me croyais moi-même déjà assez libéré. Je pensais qu’il fallait, pour que les révolutionnaires se fassent les homosexuels, que ceux-ci rejettent l’image féminine que leur avait accolée la société normale.
Ce que j’ai découvert depuis, c’est que ce mépris des « filles » était d’abord un moyen de nous diviser, de trier entre les bons et les mauvais homosexuels. J’ai découvert aussi que c’est en rendant la honte plus honteuse qu’on progresse. Nous revendiquons notre « féminité », celle-là même que les femmes rejettent, en même temps que nous déclarons que ces rôles n’ont aucun sens.
Entre nous, dans nos réunions, nous essayons d’abolir les rapports d’exclusivité, de jalousie mesquine et de ragots qui ont été imposés aux homosexuels. Nous essayons d’être entre nous aussi francs et directs que possible et nous le sommes probablement infiniment plus que n’importe quel groupe de « normaux » entre eux.
Quand nous sommes allés distribuer des tracts dans les boîtes d’homosexuels, nous nous sommes heurtés d’abord à notre propre peur. On avait tous une trouille bleue devant la porte, avec notre paquet de tracts. Beaucoup plus peur sans doute que pour une action militante habituelle, même beaucoup plus violente.
Mais quand on commence à découvrir qu’on est une communauté, même ces types que je haïssais, ces employés de bureau piliers de boîtes pour tantes, il me paraissait infiniment important qu’ils soient avec moi.
Vis-à-vis de l’extérieur, nous revendiquons notre féminité parce que nous savons qu’on nous l’interdit et qu’elle scandalise. Rien de plus réjouissant que la tête affolée d’un copain qui me voit lâcher des expressions ou des gestes qui sont pour lui ceux d’une tapette.
Pourquoi cette inquiétude ?
Parce que le règne des mâles est fondé sur l’idée que quand on a certaines caractéristiques corporelles, la bite, on est plus fort, plus intelligent, etc. Nous, qui sommes physiquement des hommes, encore que certains croient toujours à la malformation cachée, sommes socialement et psychologiquement des femmes. Nous remettons par là en cause la base même du règne mâle.
Ce qui fait le caractère radical de notre situation, c’est que nous avons déjà dans les faits dépassé les rôles sociaux de l’homme et de la femme. Et puis, ceci pour les « normaux » qui me lisent, celui qui fait la folle n’est pas toujours celui qui se fait baiser. Nous sommes plus riches de création, d’invention et de liberté que les « normaux » pourront jamais l’être.
C’est pourquoi nous disons que nous sommes fiers d’être homosexuels.
Bien sûr, il y a toujours des super-révolutionnaires donneurs de leçons pour vous expliquer qu’on ne doit pas privilégier plus l’homosexualité que l’hétérosexualité, qu’il ne faut pas faire de racisme à l’envers, que l’avenir est à la bisexualité, même à la pansexualité, le fait de pouvoir exprimer tous les désirs sexuels imaginables.
Peut-être que cela sera vrai un jour.
C’est sans doute notre but, encore que je ne sois pas sûr que le désir soit au fond indifférencié.
En attendant, ceux qui parlent ainsi ne m’offrent qu’un chemin : coucher avec des filles pour manifester ma libération complète.
Or il se trouve :
- que les filles, justement, ces temps-ci, en ont marre d’être des objets qu’on baise. Ce que nous ont dit les copines du F.H.A.R., c’est que pour elles la bisexualité serait se soumettre à nouveau aux hommes, qui ont toujours considéré l’homosexualité féminine comme un complément, un spectacle et une agréable préparation à leur propre plaisir dans le coït ;
- que quant à moi, j’aurais plutôt l’impression de revenir en arrière que de me libérer davantage.
Le mouvement lycéen, par exemple, qui porte tellement d’espoir par ailleurs, que chacun présente comme le plus libéré possible, en est encore à reproduire des bandes dessinées de type situationniste sur le thème « vive l’orgasme », où, comme par hasard, un mec baise une belle nana, sur le dos bien entendu.
Alors d’accord pour la liberté sexuelle tant que vous voulez, mais on commence par dire ce qu’on a sur la patate.
C’est comme ça que nous sommes les plus inquiétants, en disant, comme une Américaine, Martha Shelley :
« Nous serons normaux quand vous serez tous homosexuels. »
Nous n’accepterons de nous remettre en cause que quand nous aurons éveillé l’homosexuel endormi en chacun de vous.
Un du F.H.A.R.
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NOUS NE SOMMES RIEN. SOYONS TOUT.
Cette manif du 1er mai, elle a été un début de fête pour nous, les « fléaux sociaux ». Dans ce cortège classique, il y avait une zone libérée : celle du M.L.F. et du F.H.A.R. Et là, au lieu de défiler « dans l’ordre et la dignité », comme ces boy-scouts pour qui célébrer la Commune, qui est la fête traditionnelle du prolétariat révolutionnaire, doit être aussi solennel qu’ennuyeux, on dansait, on s’embrassait, on se caressait, on chantait :
« Les pédés sont dans la rue ! Vive la révolution totale ! »
et les chansons du M.L.F. à l’adresse de ceux qui nous regardaient passer avec sympathie ou avec horreur.
Nous nous adressions aussi aux gauchistes :
« Les lycéens sont mignons ! »
« Nous sommes tous des obsédés sexuels ! »
« Vive l’amour ! »
« Bureaucrates, faites-vous enculer, c’est un plaisir fou ! »
Nous avons hurlé notre refus total du vieux monde :
« À bas la famille ! »
et, en passant devant une colonne de gardes mobiles, l’arme à l’épaule et le visage suintant de haine, protégée par une chaîne du service d’ordre gauchiste, nous avons chanté :
« C.R.S., desserrez les fesses ! »
et
« Gauchistes, vous aussi ! »
Notre comportement joyeux a fortement déplu, bien sûr, aux gauchistes respectables. Visiblement, ils se sentaient visés par notre grande banderole :
« À BAS LA DICTATURE DES “NORMAUX” ! »
et par notre détermination, trop voyante à leurs yeux, de ne plus nous laisser étouffer, censurer, normaliser.
Notre seule présence dans ce défilé, et le fait que nous prenions ouvertement la parole, semblaient remettre en question le scénario des différents gauchismes : servir le peuple et fermer sa gueule, surtout taire sa propre souffrance, son propre désir.
Finis, pour nous, la mauvaise conscience, la culpabilité et le masochisme politiques. Maintenant, nous passons à l’offensive.
C’est dans le contexte de cette offensive des « anormaux » que le numéro 12 de Tout a éclaté comme une bombe dans les têtes pleines de politique. Enfin, le silence a été rompu sur le sujet brûlant, trop brûlant du corps, du plaisir et de la « normalité ».
La plupart des gauchistes ont tenté, et continueront de tenter, d’ignorer l’existence de ce problème qu’ils balayeront sous le tapis avec quelques sarcasmes du genre :
« La lutte des homosexuels, c’est idiot. Pourquoi pas la lutte des culs-de-jatte ou des bossus ? »
Toujours cette idée de déformation, de défaut par rapport à la norme obligatoire.
Le dégoût et la peur des « gens normaux » à l’égard des « fous », on connaît. Il y a des siècles que l’idéologie patriarcale, manichéiste et autoritaire sert à enfermer dans les prisons, les asiles, les ghettos, tous ceux et celles dont le mode de vie constitue une critique en acte de l’esclavage, une transgression permanente des normes sociales.
Cela, nous ne le supporterons plus.
Pour nous, la lutte des classes passe aussi par le corps.
C’est-à-dire que notre refus de subir la dictature de la bourgeoisie est en train de libérer le corps de cette prison où deux mille ans de répression sexuelle, de travail aliéné et d’oppression économique l’ont systématiquement enfermé.
Il n’est donc pas question de séparer notre lutte sexuelle et notre combat quotidien pour la réalisation de nos désirs de notre lutte anticapitaliste, de notre lutte pour une société sans classes, sans maître ni esclave.
Les idéologies et les bureaucraties, staliniennes ou gauchistes, on s’en fout.
Nous voulons tout, tout de suite.
Quant à ceux qui continuent de prétendre parler et décider au nom et à la place de la classe ouvrière, qu’ils commencent par écouter.
Un peu partout, des groupes de discussion et d’action se forment.
Se parler, s’écouter, se connaître, s’aimer.
Y en a plein le cul de mener des vies de robots, même gauchistes.
Oser lutter contre l’oppression d’où qu’elle vienne.
Oser vaincre le robot ou le flic que le capitalisme a voulu faire de chacun ou chacune de nous.
Réapprendre à aimer, à jouir, à être ensemble, à créer notre vie, à faire la révolution par tous les moyens.
(Article paru dans Tout au lendemain de la manifestation du 1er mai.)
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« Si l’homosexualité recevait, même en théorie, un semblant d’approbation, si on lui permettait de sortir, ne fût-ce que partiellement, du cadre de la pathologie, on arriverait vite à l’abolition du couple hétérosexuel et de la famille, qui sont les bases de la société occidentale dans laquelle nous vivons. »
André Morali-Daninos,
Sociologie des relations sexuelles, collection « Que sais-je ? »
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POUR UNE CONCEPTION HOMOSEXUELLE DU MONDE
« L’amour, ce n’est pas se regarder face à face, c’est regarder ensemble dans la même direction. » (Saint-Exupéry.)
Ce qui suppose qu’on est l’un derrière l’autre (le pédé de service. Hi ! hi ! hi !) mais pas forcément l’un dans l’autre.
Pouvoir homosexuel ? Organisation révolutionnaire ? Il y a plein de copains et copines qui se demandent ce qu’est le F.H.A.R. On a deux mois d’existence réelle, et c’est à qui parle de faire « un manifeste », une « base politique minimale », etc. À tel point qu’un groupe s’est baptisé « Commission politique » et a pondu un court chef-d’œuvre de banalité révolutionnaire, sitôt oublié que lu. Et dans la nuit tombante, à une A.G. tenue à la Cité universitaire, on a entendu un concours de gauchisme verbal, mesuré à l’applaudimètre, sur le thème : « Si des homosexuels bourgeois croient pouvoir venir ici, ils se trompent. » Apparemment, personne ne s’est senti visé.
Alors ? On est 800, sans direction, sans bases ? En effet. Ce qui fait le F.H.A.R., ce qu’aucune base politique ne saura résumer, c’est un accord implicite, vérifié au travers des réunions de petits groupes plus que des A.G., une façon de se parler entre nous, une autre pour parler aux autres, quelque chose qui ne se laisse emprisonner en aucune formule parce que c’est politique et vital à la fois, ce qu’on décrit maladroitement comme « club de discussion », « lieu de drague », « groupuscule politique »… C’est tout cela et autre chose. Et des A.G. bordéliques ; des petits groupes mi-partouzes, mi-psychodrames ; des tantes et des gauchistes. Et un gros problème avec les filles.
Je pense que nous ne ferons aucun manifeste, que le bordel des A.G. est constitutif. À 800, on ne peut que centraliser les informations. Qu’on a tout notre temps. L’angoisse des scissions, la peur de la mort du groupe. Nous ne sommes pas un groupe, mais un mouvement. Laissons tomber l’étiquette. Le F.H.A.R. n’est à personne, il n’est personne. Il n’est que l’homosexualité en marche. Tous les homosexuels conscients sont le F.H.A.R. Toute discussion à deux, à trois, est le F.H.A.R. Les jalousies, la drague, le maquillage, l’amour, c’est le F.H.A.R., comme la manif du 1er mai ou le n° 12 de TOUT. Les doutes, les replis, c’est aussi le F.H.A.R.
J’ai le sentiment qu’au F.H.A.R., rien ne se perd. On dit que la multiplication des relations affectives affaiblit chacune d’elles. Pas au F.H.A.R., je crois. Oui, nous sommes une nébuleuse de sentiments et d’action. Et je ne suis pas d’accord pour les clarifications hâtives, pour cette course à l’identification, savoir qui on est, se répéter face aux gauchistes. Nous n’avons plus besoin de papa, fût-ce sous la forme d’une base politique. Quand nous aurons écrit que nous sommes contre l’impérialisme américain, pour les ouvriers de Renault, contre la bourgeoisie, à quoi cela servira-t-il ? À rassurer ceux d’entre nous qui sont ex-gauchistes ?
« Nous sommes plus que des homosexuels puisque nous sommes pour la Révolution. » « Nous devons avoir une position générale sur la lutte des classes. » Voilà ce que disent certains d’entre nous, pas forcément ceux qui ont été dans des groupes gauchistes d’ailleurs. Tous ceux qu’impressionne encore l’idée de la Politique.
Eh bien, je pense que nous n’avons besoin d’aucune autre base de départ que notre homosexualité consciente ; qu’on se trompe si l’on croit qu’un homosexuel conscient, c’est un homosexuel comme un autre doublé d’un révolutionnaire. Je m’explique. Je crois que l’homosexualité vécue de façon consciente est plus qu’une forme de la sexualité opprimée ; qu’elle n’est pas qu’une façon d’envisager les rapports affectifs ; qu’elle contient en elle-même plus qu’une attitude face à la famille et à l’hétérosexualité. Nous ne sommes pas des révolutionnaires spécialisés dans le problème sexuel. Je pense qu’un homosexuel conscient a une façon d’envisager l’ensemble du monde, politique comprise, qui lui est particulière. Que c’est précisément parce qu’il vit, en l’acceptant, la situation la plus particulière que ce qu’il pense a valeur universelle. C’est pourquoi nous n’avons pas besoin des généralités révolutionnaires, abstractions répétées sans conviction.
Je crois même que la vision homosexuelle du monde est, à l’heure actuelle, la manière la plus radicale qui soit de parler de tout et d’agir sur tout. C’est cette vision du monde qui fait que, face à tout événement, quotidien ou politique, nous réagissons tous ensemble, sans avoir eu besoin de nous concerter à l’avance. Et sans base politique. Je vais essayer de dire comment je vis cette conception homosexuelle du monde. Cela ne veut pas dire que je crois possible de la résumer dans un manifeste, au contraire.
D’abord, nous, homosexuels, refusons tous les rôles. Parce que c’est l’idée même de rôle qui nous répugne. Nous ne voulons être ni hommes ni femmes, et les camarades travestis peuvent l’expliquer mieux que nous. Nous savons que la société a peur de tout ce qui vient du plus profond de nous-mêmes parce qu’elle doit classer pour régner. Identifier pour opprimer. C’est ce qui fait que nous savons repérer, au travers des aliénations, les gens. Notre incohérence, notre instabilité, effraient les bourgeois. Nous ne pourrons jamais nous figer, fût-ce dans l’attitude du révolutionnaire prolétarien. Nous avons souffert dans notre chair du rôle de mec qu’on nous a imposé. Désormais, tout rôle nous répugne. Celui de chef comme celui d’esclave.
Nous avons aussi l’expérience de la traîtrise. Entre nous, hommes, et les femmes, reste cette différence. Nous avons trahi le camp des oppresseurs, celui des mâles. La traîtrise, ça nous connaît. Parce que nous savons désormais qu’on ne peut trahir que ce qui se fige et devient oppressif. À tout moment, nous pouvons porter un regard critique sur nous-mêmes, parce que « nous-mêmes », nous ne savons plus très bien ce que c’est. On nous a dit que nous étions des hommes ; nous sommes traités comme des femmes. Oui, pour nos adversaires, nous sommes traîtres, sournois, de mauvaise foi. Oui, dans toute situation sociale, nous pouvons lâcher les hommes. Nous sommes des lâcheurs, et nous en sommes fiers.
Plus que toute autre, l’idée même de normalité nous a opprimés. On nous a expliqué qu’il était normal de baiser les femmes. Jamais nous ne nous identifierons à ce qui nous opprime. Toute normalité nous hérisse, fût-ce celle de la Révolution. Nous savons, nous, qu’une révolution « normale » nous exclut. Nous avons compris que la vraie révolution exclut la normalité.
Enfin, nous avons acquis une sensibilité exacerbée aux rapports de pouvoir. Le « phallocratisme » ne s’arrête pas à l’homme viril, fier de sa grosse bite. Nous savons déceler le phallocratisme intellectuel, cette espèce d’assurance dans l’affirmation de ses idées. Le phallocratisme pseudo-révolutionnaire, celui qui veut tout chambarder sauf lui-même. Là où les autres prennent les déclarations pour argent comptant, nous sentons l’imposture et l’agression. Entre nous, sans arrêt, se tisse et se défait un réseau de rapports de pouvoir aussi vite détruits que construits.
Tout cela nous permet de ressentir tout phénomène selon notre vérité. J’ai pu dire pourquoi je me sentais du côté du Bengale libre rien qu’à partir de ma vision homosexuelle du monde : parce que la « normalité » révolutionnaire excluait les Bengalis du camp de la vraie révolution, celle de la véritable guerre du peuple, selon des critères maoïstes normalisés de type standard.
Vivre notre homosexualité ne s’arrête donc pas à coucher avec des garçons. Cela commence plutôt là. Notre conception du monde, c’est : « Amour entre nous, guerre contre les autres », étant bien entendu que cet « entre nous » est indéfiniment extensible, que le but de cette guerre est précisément de l’étendre.
Pas de véritable amour sans égalité. Le monde a soif d’amour, mais nous savons que celui qu’offrent les hétérosexuels sert à cacher la domination de la femme par l’homme. C’est pourquoi l’amour homosexuel est actuellement le seul amour qui vise à l’égalité parce que […] ; qu’il est marginal ; qu’il n’est d’aucune utilité sociale ; que les rapports de force n’y sont pas inscrits au départ par la société ; que les rôles homme/femme, baisé/baiseur, maître/esclave y sont instables et inversables à tout moment.
C’est cela que nous défendons sous le nom d’« homosexualité ». C’est pourquoi nous disons : « Nous serons normaux quand vous serez tous homosexuels ». Nous ne voulons pas d’une homosexualité qui serait acceptée à côté de l’hétérosexualité. Parce que, dans nos sociétés, l’hétérosexualité est la règle, la norme, et qu’on ne peut faire coexister la norme et l’anormal. Il y a nécessairement lutte entre les deux.
Nous voulons la fin de l’hétérosexualité, au sens où l’hétérosexualité est actuellement nécessairement un rapport d’oppression.
Ceci n’est pas une question sexuelle. C’est surtout une question affective.
Le rapport de pénétration de la femme par l’homme a été investi par le système judéo-chrétien-capitaliste d’une telle valeur qu’aucun hétérosexuel, quelque libéré qu’il soit, ne peut passer à côté. S’il ne baise pas sa femme, il se sent frustré.
Il y en a beaucoup qui disent : notre but n’est pas d’instaurer une seule sexualité, l’homosexualité. Nous sommes pour la bisexualité, pour la liberté sexuelle et affective.
Ils disent aussi : ce qui compte, c’est un rapport d’amour véritable entre tout le monde, hommes et femmes comme hommes et hommes ou femmes et femmes.
Mais il n’y a pas d’amour égalitaire sans lutte, parce que toute la société fait de l’amour un moyen de perpétuer l’inégalité.
Et la forme concrète de cette lutte, on ne peut pas y échapper, est le passage par l’homosexualité.
Le passage par l’homosexualité complètement acceptée. Je crois que ceux qui disent : « Mais mes goûts sont bisexuels, je veux pouvoir aimer tout le monde » veulent faire l’économie de ce passage par le moment où la sexualité et l’affectivité échappent complètement au modèle dominant. En un mot, comme dirait Margaret, je ne crois pas à la bisexualité immédiate, parce qu’elle dérive nécessairement de la forme régnante des rapports affectifs, l’hétérosexualité. Qu’elle transpose des rapports d’oppression.
Je ne pourrais croire qu’à la bisexualité dérivée de l’homosexualité, c’est-à-dire du jour où le combat homosexuel aura effectivement détruit toute norme sexuelle.
Ce jour-là, même les mots « homosexualité » et « hétérosexualité » perdront leur sens.
Alors, jusqu’à ce jour-là, je ne pourrai jamais aimer les hétérosexuels comme j’aime les homosexuels. Parce qu’ils continueront à m’opprimer. Tous ceux qui rêvent d’amour sans lutte contre le modèle dominant de l’amour se soumettent.
Comme beaucoup de hippies américains : à force de vouloir établir tout de suite une véritable communication entre tous les êtres, ils ont caché la lutte. « Woodstock Nation », le monde des jeunes des festivals pop, nous a appris quelque chose : que la lutte des classes était aussi la lutte pour l’expression du désir, pour la communication, et non simplement la lutte économique.
Mais il tend à nous cacher quelque chose : qu’on ne peut communiquer véritablement qu’en étant égaux. Ce qui n’est en particulier pas possible tant que l’hétérosexualité, fût-elle libérée, reste la règle de ce monde des jeunes. Il n’y a pas d’amour véritable si la sexualité y est refoulée : tout le monde est d’accord là-dessus.
Mais alors, est-ce que nous ne refoulons pas l’amour hétérosexuel comme les hétérosexuels refoulent l’amour homosexuel ? Je ne le crois pas !
Par exemple, les rapports qu’ont les homosexuels et les homosexuelles dans le F.H.A.R. Ces rapports sont, je crois, des rapports d’amour véritable. Et pourtant, nous ne baisons pas ensemble.
Eh bien, précisément, c’est parce que nous ne baisons pas ensemble que ce sont des rapports d’amour véritable. La sexualité n’est pas du tout refoulée dans mes rapports avec une lesbienne, alors qu’elle l’est dans mes rapports avec une autre fille, qui s’imagine toujours plus ou moins que je vais coucher avec elle…
La sexualité n’est pas refoulée, mais le rapport de pénétration(1) est consciemment refusé de part et d’autre. Ce qui fait notre accord, notre amour égalitaire avec les lesbiennes, c’est que, comme elles, nous refusons de pratiquer entre nous le rapport de pénétration.
Nous ne refoulons rien : nous refusons ensemble, d’un commun accord, le modèle sexuel dominant.
Cet accord-là est un véritable amour, parce qu’il est fondé sur un authentique désir : le désir d’échapper à la norme.
C’est un amour, y compris dans sa forme libidinale : nous aimons nous embrasser, nous nous trouvons beaux.
Il n’y a que les bourgeois pour s’imaginer que le véritable amour trouve sa réalité dans l’enfoncement d’une bite dans un vagin.
Il y a 36 000 autres formes d’amour. Plus même : cette forme-là, bite dans le vagin, est précisément celle qui, à l’heure actuelle, exclut le véritable amour.
Tout rapport affectif a son prolongement sexuel ; mais ce prolongement sexuel n’est pas nécessairement la pénétration, au contraire.
Guy, 3 juin 1971.
(1) J’entends ici par « rapport de pénétration » le rapport hétérosexuel : le porteur de phallus dominateur pénétrant le vagin soumis, le tout lié socialement à la reproduction (même si elle est la plupart du temps évitée par la pilule). Rien à voir, évidemment, avec l’enculage comme pratique homosexuelle réversible, même s’il mime par instants le rapport hétérosexuel de pénétration.
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RÉPONSE DES LESBIENNES À LEURS FRÈRES HOMOSEXUELS
Hommes,
Vous dont le nom désigne à la fois le mâle et l’espèce, vous qui réinventez sans cesse le pouvoir, pourquoi faut-il que votre langage évoque à chaque instant la domination et la violence ?
Si vous dénoncez la phallocratie oppressive des (soi-disant) hétéros, pourquoi parler de leur faire « desserrer les fesses », de les sodomiser, physiquement ou psychologiquement ?
Certes, il est équitable et nécessaire de montrer que l’homosexualité se trouve en chacun. Pour cela, est-il indispensable, parce qu’on est un homme, de ne s’adresser implicitement qu’aux hommes ?
C’est que partout et toujours l’homme est le seul système de référence, le seul interlocuteur valable, celui dont on jalouse obscurément le pouvoir ! Le pénis symbolise tour à tour le sceptre et la matraque. Tout cela, quel intérêt pour les femmes ? Aucun.
Dans la société bourgeoise et patriarcale, LE sexe, c’est le pénis, cette épée dont nous sommes le fourreau.
L’homosexualité ? C’est la pratique sexuelle de l’homme, puisque nous, femmes, nous n’avons pas de sexe, seulement un trou !
Se déphallocratiser, ce serait pourtant atteindre une telle capacité d’amour qu’il deviendrait impossible de soupeser le pénis, le vagin ou le cul de son partenaire afin de se convaincre soi-même de cette supériorité illusoire qui cache tant de peurs.
Nous, lesbiennes, nous voulons parler de notre amour, car nous en avons assez de voir l’homme étaler le sexe et lui seul. En lui-même, notre plaisir ne se réfère à aucune image de puissance, d’oppression. Nous voulons vivre, et pour cela nous violerons les cœurs et les bonnes consciences. Ensuite, les fesses viendront naturellement… Et ce ne sera pas un viol !
Pourquoi, puisque vous êtes homosexuels (comme nous !), vous adresser, en sus, exclusivement aux hétérosexuels ? Pour réfuter leurs arguments ? Mais pourquoi cette justification ?
Ou alors parce qu’en tant que révolutionnaires vous voilà peut-être amenés à discuter avec d’autres révolutionnaires, hétérosexuels, eux ? Et les révolutionnaires homosexuels ? Permettez-nous de vous le dire : vous semblez les oublier ! Si nous avons affaire à un homosexuel de chez Renault, ce n’est pas en lui parlant ouvriérisme que nous l’atteindrons, car tout le monde en fait avec lui. Mais c’est en lui parlant homosexualité, car ça, personne ne le fait !
De plus, regardez-les, ces autres « révolutionnaires » ! Tous rivalisent de bureaucratisme, de stalinisme. Si nous sommes vraiment, nous, des révolutionnaires, nous devons rompre avec cette conception de la révolution qui préfère jouter verbalement avec l’ennemi que de connaître objectivement le vécu. Nous devons dépasser une bonne fois pour toutes cette illusion selon laquelle l’esprit révolutionnaire a dépassé le réformisme.
L’abstrait, le théorique, sont mâles et réactionnaires. C’est grâce à eux que le phallocratisme a assis sa puissance sur le monde.
Nous, les femmes, nous sommes concrètes et nous partons du vécu. L’abstraction, ras le bol. Puisque nous sommes une masse, nous sommes une réalité. « Woman is people! »
L’automation a complètement bouleversé la notion de prolétariat. Prenez, par exemple, une poignée d’hommes faisant marcher une mine ou une usine de roulements à billes (techniciens et ingénieurs) et demandez-vous : OÙ EST LE PROLÉTARIAT ?
C’est l’armée des ménagères. C’est le Continent noir. C’est l’éternel Tiers-Monde : le peuple des femmes.
Donc, nous n’avons pas à nous justifier, nous (comme vous le faites), de n’être pas des ouvrières ou d’être coupées du monde ouvrier ! Au contraire, notre oppression survivra à celle des ouvriers si nous ne posons pas NOTRE problème. Et ce problème est UN : il est celui de notre place dans le monde, et il est en même temps celui de notre sexe. Pas de coupure, là non plus ; alors que vous, vous pouvez, en tant qu’hommes, fractionner votre problème : d’une part l’oppression, parfois, parfois seulement, sur le plan social ; d’autre part la répression, toujours, sur le plan sexuel, en tant qu’homosexuels.
Donc, comment pourriez-vous saisir cette complexité, vous qui n’êtes jamais opprimés en tant qu’hommes ?
Nous, nous sommes toujours opprimées en tant que femmes. Et l’exemple du passé est là, évident, criant : aucune révolution (toujours faite par les mâles) n’a libéré la femme ni l’homosexuel.
Quant aux hétérosexuels qui nous regardent sans comprendre, prendre le départ ensemble, vous et nous, pour une longue marche, qu’ils se souviennent de ceci : jamais ce qui est écrit ici n’aurait pu s’adresser à eux, car seuls des homosexuels parviendront à le comprendre.
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« (…) Pour ces délinquants mentalement anormaux, médecins et magistrats réclament une loi de Défense sociale avec possibilité d’avoir des asiles de sûreté, où les malades pourraient être soignés et réadaptés par la psychothérapie et le travail. »
Georges Heuyer, Les troubles mentaux, 1968.
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QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LE LESBIANISME COMME POSITION RÉVOLUTIONNAIRE
Une position politique est révolutionnaire dans la mesure où elle est la négation des rapports sociaux constitutifs du capitalisme et/ou du patriarcat. Elle est libérale dans la mesure où elle récupère une poussée vers le changement à l’intérieur des rapports sociaux existants. Même des acquis libéraux peuvent servir le mouvement révolutionnaire, s’ils poussent vers l’éclatement les contradictions (d’abord assimilées) du système.
Considérons ce qu’il y a de révolutionnaire, de libéral et de réactionnaire dans les rapports homosexuels, bisexuels et hétérosexuels. Essayons de voir ensuite comment la signification des rapports interindividuels peut être modifiée qualitativement par les facteurs « masse » et « conscience ».
L’homosexualité en général nie trois mythes implicites qui sous-tendent les rapports sexuels constitutifs du patriarcat :
- Que le plaisir sexuel est lié à la reproduction de l’espèce ;
- Que les rôles sexuels figés sont « naturels » ;
- Que les seuls rapports amoureux possibles sont ceux hétérosexuels, monogamiques, orientés vers la famille.
Ainsi, l’homosexualité tend à ouvrir des voies nouvelles pour l’expression du désir ; celles-ci constitueraient des rapports sociaux en conflit avec les rapports phallocratiques (donc patriarcaux) et contribueraient à la destruction de la famille.
L’homosexualité féminine nie, en plus, certains rapports idéologiques et sociaux constitutifs du patriarcat.
Lesbiennes, nous nous définissons non pas en fonction des hommes, mais en fonction des autres femmes.
Le « nous » créé dans l’amour fait partie de notre conscience collective de femmes, n’étant pas, comme le « nous » du couple hétéro, en contradiction avec notre devenir.
Refusant le mariage et recherchant nos rapports privilégiés entre femmes, nous nions l’isolement et la rivalité des femmes hétérosexuelles entre elles, les deux conditions qui nous empêchent de faire un mouvement collectif.
La bisexualité, comme recherche de l’épanouissement de l’individu à l’intérieur du système, n’est pas en rupture avec le patriarcat. Plutôt que de le nier, elle peut être récupérée. Car, comme la sous-culture des hippies (eux-mêmes souvent bisexuels), elle peut exister parallèlement au système, sans menacer les rapports sociaux constitutifs de la sexualité dominante.
Toutefois, la bisexualité est une position libérale qui tend à faire éclater des mythes du système. Elle témoigne que la monosexualité n’est pas « naturelle ». Elle détruit le mythe que l’homosexualité est un pis-aller pour ceux qui sont incapables de jouir dans des rapports hétérosexuels.
Au niveau idéologique, elle change quantitativement le rapport de forces dans les rapports hétérosexuels, car le phallocrate sait qu’il n’est pas indispensable sexuellement à la femme bisexuelle. Mais le rapport de forces serait changé qualitativement si elle pouvait se passer de lui sur les autres plans.
La bisexualité tend donc à être révolutionnaire au niveau idéologique, tout en étant récupérée au niveau des rapports sociaux.
L’hétérosexualité fait partie intégrante des rapports de domination du système. Elle est dans ce sens réactionnaire.
L’hétérosexuel participe objectivement à la répression exercée sur l’homosexuel. En ce qu’il acquiesce à la mutilation et à l’aliénation de sa propre sexualité (ce n’est pas la nature, mais le premier tabou social qui nous rend monosexuels), il accroît le pouvoir social de la répression sexuelle.
On pourrait objecter que l’ouvrier accroît le pouvoir du capitalisme par la plus-value qu’il produit et que, là, ils sont tous les deux simplement contribuables à leur propre oppression. Mais ce serait négliger la distinction entre l’individu tout court et l’individu en tant que membre d’un groupe opprimant.
La mise en relation du pair hétérosexuel/homosexuel par cette société, loin d’être complémentaire, est celle de domination.
Le silence de l’hétérosexuel face à la répression anti-homosexuelle signifie son approbation tacite. Face à l’énonciation publique des expressions péjoratives « sale pédé », « tapette », « sale gouine », face aux ironies et plaisanteries aux dépens de l’homosexuel, face aux discussions sérieuses de la sexualité qui font comme si l’hétérosexualité était la seule qui existe, vivant dans une situation sociale de répression journalière, on « est » forcément dans un camp ou dans l’autre.
Si l’hétéro veut refuser son rôle d’hétéro-flic sans changer sa pratique sexuelle, il faut qu’il prenne position contre le statu quo. Qu’il réponde « flic » chaque fois qu’il témoigne de la répression antihomosexuelle dans le discours de l’autre. Qu’il s’oppose à la discrimination antihomosexuelle dans le logement et dans l’emploi, et à la répression « légale ».
Il faut en plus que, chaque fois que les homosexuels sont remis en question comme des malades, des malheureux ou des accidentés, lui remette en question l’hétérosexualité.
Car elle est malade, malheureuse, accidentée ; elle est mutilée par les rapports de domination, exploitée par la publicité et l’idéologie dominante, réifiée par sa subordination à la reproduction, orientée vers la famille, la propriété et l’État.
Si donc nos rapports homosexuels sont par définition la négation de certains rapports sociaux constitutifs du patriarcat et du capitalisme, pourquoi n’avons-nous pas toujours été une force révolutionnaire ?
Premièrement, il a fallu que soit découvert notre ennemi idéologique, la famille, engendrée par les rapports patriarcaux. Ce n’est que depuis les premières analyses féministes que le mouvement révolutionnaire commence à reconnaître que le patriarcat, comme le capitalisme, opprime, et à comprendre l’articulation entre les deux systèmes de domination. Ce n’est que depuis Mao que ce mouvement reconnaît que la superstructure peut agir sur l’infrastructure. Ce n’est que depuis les luttes de Reich et Eros et Civilisation de Marcuse qu’il entrevoit l’importance de la répression de la libido pour la répression générale.
Deuxièmement, jusqu’à cette année, nous étions isolées l’une de l’autre en tant que lesbiennes. Si les hommes homosexuels avaient leurs ghettos, il n’en allait pas de même pour nous. Les boîtes commerciales masculines sont nombreuses et limitées aux hommes homosexuels. Les boîtes commerciales féminines sont plus rares, et même là, les couples hétérosexuels viennent en touristes pour nous réduire une fois de plus en objets sexuels.
Arcadie, le seul club homosexuel en France, existe pour les hommes nominalement depuis trois ans. Il compte 11 000 hommes et seulement 350 femmes.
Que les hommes homosexuels prennent conscience de leur situation ne signifie pas automatiquement qu’ils seront révolutionnaires. Car l’homme homosexuel a un conflit d’intérêt par rapport au patriarcat. S’il en est opprimé en tant qu’homosexuel, il en profite en tant qu’homme. S’il n’en profite pas au niveau personnel (le phallocratisme n’est pas constitutif de sa personnalité), ni au niveau de la famille (l’homosexuel qui ne se cache pas derrière la façade familiale ne profite pas du travail servile de femme à la maison), il en profite tout de même dans les rapports patriarcaux surdéterminés par le capitalisme.
Comme homme, il a droit de cité. Il aura le poste plus important, la lesbienne le poste subalterne. Il sera payé 33 % de plus à travail égal.
Il faudra, si les hommes homosexuels veulent lutter sérieusement, qu’ils se mettent sur nos positions. Nous n’avons qu’à prendre conscience de nos intérêts pour y être.
Un homme homosexuel politisé est en rupture avec les hommes hétéros, qui tous participent au phallocratisme. Il n’y a pas, par contre, de rupture entre les femmes homosexuelles et hétérosexuelles. Car si l’homosexuel singe parfois le phallocratisme, c’est contre son intérêt d’homosexuel. Si la femme singe des attitudes d’hétéro-flic (qui relèvent du phallocratisme), c’est contre son intérêt de femme.
Notre ennemi commun est le phallocratisme.
Enfin, pourquoi ne sommes-nous pas révolutionnaires ? Parce que la farce est collective, pas individuelle. Nous avons été dupées par l’idéologie dominante qui fait comme si « la vie publique » était gouvernée par d’autres principes que « la vie privée ». Nous avons été repoussées par les hétéro-flics à la tête des organisations et groupes dits révolutionnaires qui nous leurraient en proclamant que la politique est économique, et rien qu’économique.
Maintenant nous comprenons que le personnel est politique. Mais il faut que le personnel soit social et socialisé. L’individu révolté qui vole toute sa vie n’abolit pas le vol du capitalisme. L’escroc ne fait pas dégringoler son système de crédit. Le pillage, par contre, serait révolutionnaire s’il faisait partie d’une stratégie collective.
Le lesbianisme en lui-même nie certains rapports constitutifs du système. Il est potentiellement révolutionnaire. Il sera réellement révolutionnaire à condition :
- Qu’il soit le fait d’un groupe, non de quelques individus.
- Que ce groupe prenne conscience qu’il est politique de par ses rapports sociaux (anti-patriarcaux).
- Que cette collectivité politique se situe dans une stratégie révolutionnaire qui vise l’ensemble des fonctions de la famille bourgeoise et patriarcale.
- Nions la cellule familiale en vivant en communauté.
- Nions la notion idéologique que la femme est la propriété du mari, les enfants la propriété des parents, en établissant des rapports non possessifs, où chaque individu soit autonome, où la communauté soit responsable pour tous ses membres. Il faut que nous (des non-parents) prenions en charge des enfants dans des crèches sauvages ou dans des communautés.
- Nions la division du travail, et surtout dans sa forme primitive, celle entre les sexes.
- Nions l’autoritarisme et l’individualisme en élevant les enfants sans répression et dans l’amour communautaire.
- Que cette stratégie révolutionnaire soit liée aux luttes qui mèneraient à un changement qualitatif de la sexualité. (Nous luttons contre la répression sexuelle avec les jeunes, avec le front pour l’avortement et la contraception gratuits et libres, avec les pédérastes, avec les travestis, avec les refoulés. Nous luttons contre la récupération de la sexualité par le capitalisme au masque « sexy », surtout dans les médias de masse.)
Dans la mesure où nous menaçons le système collectivement, il va essayer de nous récupérer par des moyens moins subtils ; il va nous attaquer moins discrètement. Alors sera le moment pour discuter de l’opportunité d’une alliance avec d’autres groupes opprimés.
Mais d’abord il faut lutter contre notre oppression spécifique et devenir une force révolutionnaire. Il faut créer de nouvelles formes de lutte.
Nous ne nous posons pas en modèle révolutionnaire (chose qui n’existe pas). Nous nous remettons en question. Mais non pas comme les hétéros nous remettent sans cesse en question : « Pourquoi ne peux-tu pas te normaliser ? »
C’est plutôt le contraire : pourquoi l’« homophilie » (l’homosexualité essayant de faire des compromissions avec le système) a-t-elle singé l’hétérosexualité ?
Si certains rapports aliénants de l’hétérosexualité en sont constitutifs dans la mesure où elle a le statut de sexualité dominante, il n’en va pas de même pour nous. Dès que nous aurons bien compris que nous sommes en rupture avec le système, sa répression et sa cellule de base, la famille, nous commencerons à changer notre sexualité et, par là même, la sexualité tout court.
Mais loin d’être un rapprochement avec la sexualité dominante, ce changement sera dans le sens de ce qui nous différencie d’elle.
L’hétérosexualité fait partie intégrante d’une société basée sur le principe de rendement. L’homosexualité n’a pas d’autre raison d’être que le désir.
Les homosexuels lutteront pour que demain, la société sans classe et sans pénurie soit basée sur le principe de plaisir !!!
M.
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BONNE FÊTE MAMAN !
Aujourd’hui, on t’offre des fleurs, mais demain n’oublie pas de retourner à tes casseroles !
La Fête des Mères est une création du régime de Vichy pour renforcer l’institution familiale.
Quelles mères ? Quelle famille ?
Une famille où le père représente l’autorité, où la mère est la bonne au foyer.
Une famille où les parents élèvent leurs enfants de façon autoritaire et répressive.
Une famille qui perpétue les idées fausses de l’homme viril et supérieur, de la femme soumise et faible.
Une famille qui coule les enfants dans le moule de la société bourgeoise.
Les HOMOSEXUELS sont la négation vivante de telles fausses valeurs. Il paraît qu’un homosexuel mâle n’est pas « viril », qu’une lesbienne n’est pas « féminine ». C’est pourquoi ils inquiètent.
Ils ne font pas d’enfants, ils montrent que l’amour n’est pas, ou pas seulement, la procréation. C’est pourquoi ils sont soumis à la répression.
C’est aussi le régime de Vichy qui, en 1942, a fait de l’homosexualité un délit en France.
L’homosexualité n’est ni un délit, ni une maladie. C’est une forme d’amour comme une autre, qui est aussi belle qu’une autre.
Jusqu’ici, les homosexuels ont été isolés dans des ghettos (clubs privés, boîtes, tasses) comme si leur sexualité était honteuse.
Nous, homosexuels révolutionnaires, voulons en sortir. Nous voulons pouvoir vivre au grand jour, sans honte. Mais nous savons que la répression qui nous frappe est nécessaire à cette société et que notre libération passe par la destruction de cette société.
La libération de l’homosexualité est révolutionnaire.
Le combat des homosexuels révolutionnaires rejoint celui de tous les opprimés.
Contre la femme au fourneau.
Contre la famille bourgeoise, autoritaire et répressive.
Le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (F.H.A.R.) soutiendra l’action du Mouvement de Libération des Femmes (M.L.F.).
Comité du XIe du F.H.A.R.
(Distribué le samedi 5 juin 1971 devant le lycée Voltaire à midi.)
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PEUT-ON LES GUÉRIR ?
« L’homosexualité n’est pas une maladie mais une névrose. La psychanalyse ne la “guérit” pas, mais elle peut faciliter l’adaptation du névropathe à son état. La lesbienne qui se fera traiter par un psychiatre apprendra à s’accepter elle-même, à être mieux dans sa peau dans ce style de vie qu’elle a accepté.
Mais les adolescentes qui, par manque de maturité, s’attardent dans leur période d’ambivalence sexuelle, subissent très fortement l’attrait d’une amie et craignent d’être véritablement homosexuelles, peuvent attendre de la psychanalyse une aide très efficace pour passer à l’hétérosexualité. »
(Extrait de Ambre, « le magazine pour vivre heureux ensemble », août 1971, n° 10, sous le titre « Ce que les hommes doivent savoir sur les lesbiennes ».)
Réponse :
Le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire vient de prendre connaissance du dossier consacré par vous à l’homosexualité féminine, sous le titre significatif de « Ce que les hommes doivent savoir sur les lesbiennes ».
Nous ne pouvons pas ne pas réagir énergiquement contre certains aspects tendancieux, absurdes et dangereux d’une telle « enquête », et particulièrement, il va sans dire, contre le point de vue partial, erroné, contradictoire et ridicule des prétendus spécialistes par vous interrogés.
Dès les premières lignes, nous avons bondi. Ainsi donc, une fois de plus, quand on donne la parole à un psychiatre, on s’adresse à l’étude « mystificatrice » de ce demi-charlatan qu’est Frank Caprio. Pourtant, si peu qu’on connaisse la psychanalyse et les psychanalystes, on sait que Caprio ne passe pas pour une autorité indiscutable en la matière.
Il ne suffit pas d’avoir pondu un bouquin sur l’homosexualité féminine pour la connaître.
Les erreurs dudit psychiatre ? Avant tout, celui-ci, qui pratique l’analyse, connaît si bien l’œuvre de Freud qu’il lui attribue la paternité d’un complexe d’Électre (pour la fille), parallèle à ce qu’est l’Œdipe pour le garçon, alors que Freud a toujours refusé de prendre à son compte cette invention de Jung. Et pour cause. C’est toute la découverte freudienne qui serait mise en question (problématique du phallus, vécu dans l’imaginaire par les enfants des deux sexes en fonction du rapport aux parents, complexe de castration, etc.).
Quant à la pratique analytique de Caprio, elle nous laisse rêveurs quand on le voit supposer, par exemple, l’existence de lesbiennes sous les tropiques parce que, d’après les observations d’un anthropologue, Edward Westermark, on y aurait découvert « un objet […] qui sert de substitut au membre viril ».
Caprio ignorerait-il, par hasard, que la majorité, sinon toutes les lesbiennes, ont une aversion profonde pour le phallus, la pénétration et, a fortiori, pour le godemiché ?
En fait, c’est l’orientation même de votre enquête que nous mettons en cause. Car pour vous, l’homosexualité féminine (et masculine) ne peut être abordée que dans une perspective de mauvaise vulgarisation médicale et moralisatrice.
Le langage employé par vous est révélateur : « vice acquis », « racine du mal » (le « psychologue ») et, tout arrive, « névrose » !
En vérité, nous n’avions pas vu depuis longtemps autant de suffisance hétérosexuelle et de condescendance raciste au service de la traditionnelle morale sexuelle.
Si nous vous accusons, vous, répétons-le, c’est que vous avez pris à votre compte les propos de vos « spécialistes ». Pis, alors que la « psychologue », qui pourtant ne mâche pas ses mots (et quels mots : autant de sottises, de naïvetés et de prétentions accumulées !), parle de « fond névrotique », vous traduisez : « névrose ».
En revanche, les facteurs socio-culturels, économiques, démographiques et politiques (et notamment la morale bourgeoise du XIXe siècle, sous-produit du judéo-christianisme sauce victorienne) sont soigneusement laissés dans l’ombre.
C’est plus commode en effet, car sinon vous auriez pu vous demander si ce n’est pas le rôle que la société et la culture occidentales ont réservé aux titulaires de certains comportements sexuels, à ceux qui pratiquent une certaine forme d’amour, qui rend compte des troubles de la personnalité dont souffriraient certains homosexuels des deux sexes.
D’autre part, démontrer que l’homosexualité est une névrose sous prétexte que la caricature du couple hétérosexuel ne convient pas à cette forme d’amour, c’est comme si vous disiez : la façon de vivre d’un Indien est névrotique parce qu’il cherche à imiter le mode d’existence d’un Européen blanc.
Il est fort possible, au contraire, que l’homosexualité ne soit névrotique que dans la mesure où elle cherche à singer une hétérosexualité, laquelle, soit dit en passant, est tout aussi pathologique dans les sociétés occidentales.
Mais nous avons connu des couples homosexuels heureux, précisément parce qu’ils ne se référaient pas au modèle dérisoire du ménage hétérosexuel dit normal.
Nous avons connu aussi des hétérosexuels heureux qui, même à deux, cherchaient à vivre leur amour librement, en dehors donc d’une certaine structure frustrante et névrotique du « couple ».
Nous pouvons aussi rappeler ce que disait à l’un de nous un ami psychiatre : les femmes qui sombrent dans la psychose (par exemple qui font un état crépusculaire) sont à 80 % des épouses fidèles, mères de famille, et ce serait précisément l’amour, le mariage et les enfants qui les amèneraient à se faire hospitaliser.
Voilà la « racine du mal » pour beaucoup de femmes.
Alors, qui souffre de névrose le plus ? Et c’est quoi, à propos, une névrose ? Savez-vous même de quoi vous parlez ?
Faut-il vous apprendre que les psychiatres aujourd’hui considèrent ce genre de classification et cette terminologie comme dépourvues de sens ?
Appliqué à l’homosexualité, ce terme est d’autant moins juste que, pour les psychanalystes réactionnaires eux-mêmes, l’homosexualité est précisément un garde-fou contre la névrose.
Et Freud a défini l’homosexualité comme une perversion, et celle-ci comme le positif de la névrose, ou celle-ci comme le négatif de la perversion.
Aujourd’hui, l’homosexualité, dans la psychanalyse, n’est plus une perversion, même dans le sens analytique du terme, puisque l’individu désire une personne de son sexe « toute entière de la tête aux pieds » et non une partie du corps ou un vêtement (comme le fétichiste absolu), et que ni l’élément masochiste (aimer qu’on vous fasse souffrir) ni l’élément sadique (aimer faire souffrir) ne sont à eux seuls déterminants dans l’homosexualité.
Quant à prétendre que l’homosexuel(le) est incapable de dépasser le narcissisme fondamental, c’est oublier que l’hétérosexuel lui non plus ne se dégage pas du narcissisme : on aime toujours ce qui vous a ressemblé, vous ressemble ou correspond à une certaine image de vous (ou d’une partie de vous, part féminine ou masculine, double mâle ou femelle) non réalisée dans la vie.
On ne peut considérer l’homosexualité comme anormale que d’un point de vue socio-historique. Anormal est ce qui, à un moment de l’histoire d’une civilisation, n’est pas admis.
Aujourd’hui, la normalisation de l’homosexualité est en train de se réaliser notamment dans la jeunesse et la gauche révolutionnaire.
Par ailleurs, dire dans l’absolu, comme votre psychologue, que les « êtres ont besoin de vivre leur sexualité dans une certaine culpabilité », est faux.
C’est oublier un peu vite que le sentiment de faute ou de péché, lié à la pratique sexuelle, a été déterminé historiquement par l’interdit religieux, et nous en revenons au judéo-christianisme.
Mais n’oublions pas que la sexualité (dans le sens analytique du terme) implique un courant de tendresse et un courant de sensualité. Quand il y a aussi affection, l’interdit est levé et le sentiment de culpabilité anéanti.
Quant à affirmer que déculpabiliser les homosexuels(les), ce serait en finir avec l’homosexualité, c’est d’une rare naïveté.
Votre psychologue croit-elle par hasard que les pédérastes et les disciples de Sapho, en Grèce, souffraient d’un sentiment de culpabilité lorsqu’ils ou elles éduquaient et aimaient leurs élèves avec le consentement de la famille et de la société ?
Sapho jouissait-elle de sa culpabilité quand elle enlaçait tendrement une adolescente ?
Un peu de sérieux.
Par ailleurs, si la pratique sexuelle est liée au sentiment de culpabilité, la déculpabilisation des hétérosexuels rendrait l’hétérosexualité, alors elle aussi, sans grand intérêt.
Le manque de sérieux scientifique de ce dossier n’eût appelé aucune réponse de notre part n’était qu’aujourd’hui encore, en province notamment, des filles et des garçons souffrent profondément de leur condition, et de tels dossiers sont de nature à les affecter davantage encore.
Nous avons eu connaissance de cas d’homosexuels qui, à la suite de la lecture de l’un de ces pseudo-psychologues, se sont suicidés.
Il ne s’agit pas de savoir si ces homosexuels faisaient une dépression et de toute façon auraient tenté de se suicider.
Nous accusons ces psychologues imbéciles et sournoisement moralisateurs d’être des criminels.
Et nous lutterons par tous les moyens contre de tels gens et ceux qui s’en font les complices.
En conclusion, ce que nous trouvons inadmissible dans votre dossier, c’est qu’on traite les homosexuels comme des objets.
Des choses sur lesquelles se penche la curiosité médicale.
Des animaux singuliers.
L’homosexualité est une névrose et l’homosexuel(le) une curiosité tératologique. Objet de réflexion pour un psychologue qui n’a rien d’autre à se mettre sous la dent.
Et quand vous faites parler les intéressées, vous ne leur demandez pas de se prononcer sur l’effarante mythologie consacrée par les spécialistes à leur propos.
Il ne s’agit pas, en ce qui nous concerne, d’opposer une forme de sexualité et/ou d’amour à une autre, mais de dénoncer ici une forme d’autant plus dangereuse de racisme qu’elle feint de s’appuyer sur une authentique découverte scientifique : la psychanalyse freudienne.
Dire d’un homosexuel qu’il est névrosé parce qu’homosexuel, c’est comme dire d’un Arabe qu’il est criminel-né parce qu’Arabe (point de vue soutenu en son temps par le psychiatre réactionnaire et raciste Porot) ou prétendre qu’un Noir est intellectuellement inférieur au Blanc parce que noir (« ils sont si sensibles, si peu portés vers l’abstraction et la rationalisation », etc.).
Les camps de déportation et les chambres à gaz se trouvent au bout du chemin.
Toute névrose est sociale avant tout. Elle met en cause la société.
C’est donc à la société qu’il faut s’en prendre, étant entendu qu’un ordre social comprend des facteurs culturels, socio-économiques et politiques.
En l’occurrence, c’est l’hétérosexuel « normal » qui désigne l’homosexuel comme anormal, névrosé ou vicieux, et du même coup lui impose une certaine image de lui-même et de ce que doit être sa vie.
Ce qu’on appelle donc « homosexualité » n’existe que dans une société où les rapports homosexuels sont réprimés.
Dans la mesure où elle est admise, il n’y a plus d’homosexualité.
C’est le cas, par exemple, au Nigeria, où l’on trouve la chose si « naturelle » qu’on n’a même pas de mot pour ça : homo ou hétéro, c’est du pareil au même.

