Continuer le chemin

Nous ne choisissons pas le point d’où nous partons.

Nous naissons quelque part, au milieu de certaines personnes, dans une époque et un milieu déterminés. Avant même de pouvoir décider qui nous voulons devenir, une histoire familiale, sociale, géographique et affective vit déjà en nous. Nous héritons d’une langue, de gestes, de souvenirs…

Cette histoire peut être une force, un refuge ou une source de fierté. Elle peut aussi contenir des silences, des blessures et des habitudes qui nous empêchent d’avancer.

Elle ne nous condamne pas, mais nous ne pouvons pas non plus nous en extraire comme on abandonne un vêtement devenu trop étroit. Ce qui nous a construits ne disparaît pas simplement parce que nous décidons de le critiquer.

Voilà pourquoi parler de « déconstruction » mène à une impasse.

À l’origine, il devait nous aider à interroger ce qui semblait naturel, évident ou immuable. Mais à force d’être employé comme une injonction, il a fini par laisser entendre que grandir consisterait d’abord à se défaire, à retirer, à désapprendre. Comme si nous devions détruire ce que les autres ont déposé en nous avant de pouvoir devenir libres.

Comme si l’émancipation exigeait de rompre avec nos origines et de regarder avec méfiance tout ce que nous avons reçu.

Cette logique peut transformer la conscience politique en surveillance permanente de soi. Il faudrait examiner chaque mot, chaque goût, chaque relation et chaque souvenir à la recherche de ce qui nous rendrait coupables. Il faudrait apprendre les bons codes, adopter les bonnes références et prouver continuellement que l’on s’est suffisamment corrigé.

Jeune maquisard par Émile Rougé (1944)

Nous refusons de faire de l’émancipation une purification individuelle. Nous ne sommes pas des erreurs à réparer. Nos familles, nos milieux et nos territoires ne sont pas des fautes dont il faudrait avoir honte. Ils sont la matière vivante à partir de laquelle nous pouvons nous construire.

Interroger nos manières de faire ne signifie pas humilier celles et ceux qui nous les ont apprises. Reconnaître leurs limites ne revient pas à nier ce qu’ils nous ont donné. Nos parents, nos proches et nos pairs ont eux-mêmes avancé avec leur histoire, leurs contraintes et leurs contradictions. Ils ont fait avec ce qu’ils savaient, avec les conditions matérielles de leur existence et avec le monde dans lequel ils vivaient. Tout comme nous aujourd'hui.

Ils ont tracé les premiers mètres du chemin. Nous pouvons changer de direction sans effacer leurs pas.

Nous pouvons remettre en question ce qui nous a été transmis sans rejeter en bloc celles et ceux qui nous l’ont transmis. Une éducation, une habitude ou une manière de penser peut nous limiter sans que tout ce dont nous avons hérité soit mauvais. Grandir consiste aussi à faire ce tri : reconnaître ce qui nous a permis d’avancer, comprendre ce qui nous retient et transformer ce que nous ne voulons pas reproduire.

Cela ne signifie ni tout accepter ni tout excuser. Certains comportements blessent, certaines habitudes perpétuent des injustices… Mais une personne ne se réduit jamais aux mécanismes de domination qu’elle reproduit. Elle agit avec son histoire, son milieu, ses contradictions et les possibilités qui lui ont été données.

Combattre les dominations exige davantage que de désigner des coupables. Il faut comprendre les conditions qui produisent ces comportements et construire celles qui permettront de les dépasser. Sans cela, la critique se contente de juger les individus sans transformer le monde qui les a façonnés.

Au-delà des purs et des coupables

Notre projet n’est donc ni le retour à un passé idéalisé, ni l’effacement de ce que nous sommes.

Notre projet est de construire.

Construire ne signifie pas appliquer à la réalité un modèle humain conçu à l’avance. Nous ne voulons pas fabriquer un individu nouveau, parfaitement rationnel, débarrassé de ses contradictions et conforme à une morale supérieure. Nous partons de l’être humain tel qu’il existe : attaché, fragile, parfois incohérent, capable de courage comme de lâcheté, de solidarité comme de repli.

L’humain est la faille de tous les systèmes qui prétendent expliquer entièrement ce que nous sommes. Il échappe aux catégories dans lesquelles on cherche à l’enfermer. Il peut aimer sans savoir l’exprimer, reproduire ce qu’il condamne, changer sans rompre avec tout ce qu’il était. Il avance rarement en ligne droite. Il hésite, se contredit, revient parfois en arrière et découvre souvent le sens de ses actes après les avoir accomplis.

Cette part illogique n’est pas une anomalie qu’il faudrait corriger. Elle est constitutive de notre humanité. Vouloir la supprimer, c’est vouloir remplacer des êtres vivants par des figures abstraites, parfaitement cohérentes, mais incapables d’exister.

Nous ne croyons donc pas au partage simple entre les êtres déconstruits et ceux qui ne le seraient pas, entre les conscients et les ignorants, entre les purs et les coupables. Personne n’est entièrement du bon ou du mauvais côté. Nous sommes tous traversés par les rapports sociaux, les dominations, les fidélités et les contradictions de notre époque.

Le monde tout blanc ou tout noir appartient à la morale bourgeoise. Elle isole les individus de leurs conditions d’existence, distribue les bons et les mauvais points, désigne ceux qui méritent et ceux qui ont échoué. Elle transforme les privilèges en vertus personnelles, les difficultés en fautes individuelles et les contradictions en preuves de culpabilité. Elle juge les êtres séparément pour éviter de remettre en cause l’ordre qui les produit.

Les chemins de l’émancipation

Construire suppose de rompre avec cette logique.

Nous ne cherchons pas des êtres irréprochables. Nous cherchons les conditions qui permettent à chacun de comprendre, d’agir et de se transformer avec les autres. La politique commence lorsque nous cessons de demander aux individus d’être parfaits avant de pouvoir rejoindre le combat commun.

Construire, c’est accepter de partir de ce qui existe, sans l’idéaliser ni le mépriser. C’est travailler avec nos histoires, nos attachements et nos contradictions. C’est créer des espaces dans lesquels nous pouvons évoluer sans devoir renier tout ce que nous avons été. C’est permettre l’erreur, la discussion, la réparation et le changement.

Construire, c’est aussi donner une forme matérielle à nos principes. Une idée ne devient réelle que lorsqu’elle produit des liens, des habitudes, des lieux, des protections et des solidarités. Il ne suffit pas de dénoncer les rapports de domination. Il faut bâtir les conditions concrètes qui permettent de ne plus les reproduire.

Il ne s’agit pas de dicter à chacun la bonne manière de se comporter dans un monde injuste. Il s’agit de transformer les conditions qui produisent et entretiennent ces comportements, afin que d’autres manières de vivre et d’agir deviennent possibles.

Nous ne voulons pas arracher les individus à leurs appartenances pour les laisser seuls face à une nouvelle norme. Nous voulons construire des appartenances qui ne soient pas des prisons, des transmissions qui n’interdisent pas le changement et des communautés capables d’accueillir la complexité humaine.

Construire ne consiste donc pas à choisir entre conserver et détruire. Il s’agit de discerner ce que nous voulons prolonger, ce que nous devons transformer et ce que nous refusons de transmettre. Cette décision ne peut être abandonnée ni aux gardiens de la tradition, ni aux entrepreneurs de la pureté.

Nous ne promettons pas un monde sans contradictions. Nous voulons un monde dans lequel elles puissent être vécues, discutées et dépassées collectivement. Nous ne cherchons pas à produire des individus conformes.

Nous voulons construire une société à la mesure d’êtres humains qui ne le seront jamais.

Aux réactionnaires qui voudraient nous enfermer dans une identité immuable, nous répondons que rien de ce qui est transmis n’est condamné à rester intact. À celles et ceux qui voudraient faire de l’émancipation un arrachement permanent, nous répondons qu’aucune liberté durable ne se construit dans le mépris de ses propres attaches.

Nous ne voulons pas remplacer une conformité par une autre. Nous ne voulons pas devenir les copies d’un individu prétendument libéré de toute origine, de toute mémoire et de toute appartenance. Un tel individu n’existe pas. Nous sommes faits de relations, d’héritages et d’expériences partagées.

Nous voulons choisir ce que nous conservons, comprendre ce que nous devons transformer et décider de ce que nous transmettrons à notre tour. Nous voulons garder ce qui nous relie, réparer ce qui nous abîme et inventer ce qui nous manque.

Car nous ne sommes jamais définitivement achevés. Tout au long de notre vie, au contact des autres et du monde, nous continuons à devenir ce que nous sommes.

Non par la négation de nos origines, mais en construisant consciemment à partir d’elles.

Nous ne voulons pas nous déconstruire jusqu’à ne plus rien reconnaître de nous-mêmes.

Nous voulons continuer le chemin.

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