30. mai 2026
Écocide, exploitation, répression : un même système
Un ouvrier de 19 ans est mort dans la Drôme après un malaise survenu alors qu'il travaillait sur un toit en pleine vague de chaleur. Quelques jours plus tard, dans ce même département, un lycéen de 15 ans décédait après s'être grièvement blessé avec une tronçonneuse dans le cadre de sa formation agricole.
Au même moment, à Paris, des dizaines de policiers étaient mobilisés au canal Saint-Martin pour empêcher des adolescents de se jeter à l'eau afin d'échapper à des températures devenues étouffantes.
La plupart des commentaires traiteront ces événements séparément. Il y aurait d'un côté un accident du travail, de l'autre un accident lors d'une formation professionnelle, ailleurs un épisode de forte chaleur et enfin une question d'ordre public.
Pourtant, si l'on s'intéresse aux causes profondes plutôt qu'aux apparences, ces situations racontent la même chose. Elles révèlent les conséquences concrètes d'un système économique et social qui organise simultanément la destruction du vivant, l'exploitation du travail et le contrôle des populations.

La première question à se poser est "simple". Qui meurt ?
Lorsqu'un jeune ouvrier s'effondre sur un chantier ou lorsqu'un adolescent perd la vie en apprenant un métier manuel, ce ne sont pas des faits abstraits. Ce sont des vies brisées, mais aussi le reflet d'une réalité sociale. Les morts au travail ne frappent pas au hasard.
Elles touchent massivement celles et ceux dont la place dans la société consiste à produire, construire, nettoyer, transporter, réparer ou récolter. Elles touchent les classes populaires, les ouvriers, les apprentis, les travailleurs précaires et toutes celles et ceux dont le corps reste l'outil principal de travail.
Dans les discours officiels, on célèbre volontiers la valeur du travail manuel, l'apprentissage, les filières professionnelles et le mérite. Pourtant, lorsque survient un drame, la réalité réapparaît brutalement. Les enfants des classes dominantes ne sont pas ceux qui montent sur les toits en plein soleil.
Ils ne sont pas ceux qui manipulent quotidiennement des machines dangereuses ou qui exercent les métiers les plus exposés aux accidents et à la pénibilité. Les risques sont répartis de manière profondément inégalitaire, tout comme les richesses produites par ce travail.
Cette inégalité devient encore plus visible lorsque l'on observe les conséquences du dérèglement climatique. Depuis plusieurs années, les records de température se succèdent à un rythme inquiétant. Les épisodes de chaleur extrême deviennent plus fréquents, plus longs et plus précoces.
Les climatologues le répètent depuis des décennies, et les faits leur donnent raison année après année. Pourtant, malgré l'accumulation des alertes, les réponses politiques restent largement insuffisantes au regard de l'ampleur du phénomène.

La raison est simple.
Le dérèglement climatique n'est pas un accident extérieur au fonctionnement normal de l'économie. Il en est l'une des conséquences directes. Le capitalisme repose sur une logique d'accumulation permanente qui exige une croissance continue de la production, de l'extraction de ressources et de la consommation. Dans un monde fini, cette logique conduit inévitablement à l'épuisement des écosystèmes et à la dégradation des conditions qui rendent la vie humaine possible.
Pendant des décennies, les grands groupes industriels, pétroliers, financiers et logistiques ont accumulé des profits considérables tout en participant à la destruction des équilibres climatiques. Aujourd'hui, alors que les effets de cette trajectoire deviennent visibles partout, la responsabilité est souvent déplacée vers les individus. Il faudrait modifier nos comportements, apprendre à nous adapter, accepter des changements de mode de vie ou supporter des conditions de travail plus difficiles.
Cette rhétorique permet d'éviter une question pourtant essentielle : pourquoi celles et ceux qui ont le plus contribué à la catastrophe sont-ils aussi ceux qui disposent des moyens les plus importants pour s'en protéger ?
Face aux vagues de chaleur, l'inégalité sociale devient immédiatement visible. Les plus aisés disposent d'espaces verts, de résidences secondaires, de logements mieux isolés, d'équipements de rafraîchissement ou simplement de la possibilité de partir. Les classes populaires, elles, continuent à travailler, à prendre les transports, à vivre dans des quartiers fortement minéralisés et dans des logements souvent mal adaptés aux températures extrêmes. Le changement climatique ne crée pas les inégalités. Il les amplifie et les rend plus brutales.
C'est également ce qui permet de comprendre les scènes observées ces derniers jours au canal Saint-Martin. Bien entendu, les plongeons dans le canal présentent des risques réels. Personne ne conteste la nécessité de prévenir les accidents. Mais la question mérite d'être posée autrement.
Pourquoi des centaines de jeunes ressentent-ils le besoin de se jeter dans une eau dont ils connaissent pourtant les dangers ? Pourquoi la recherche d'un peu de fraîcheur devient-elle un sujet de maintien de l'ordre ?
La réponse tient en partie à la manière dont nos villes ont été construites et gouvernées. Les espaces de fraîcheur restent insuffisants, les inégalités territoriales persistent et les solutions accessibles à toutes et tous demeurent limitées. Lorsqu'une partie de la population dispose de jardins, de piscines ou de maisons de campagne tandis qu'une autre cherche simplement à échapper à la chaleur entre deux immeubles de béton, la question climatique cesse d'être seulement environnementale. Elle devient sociale.
Le contraste est d'autant plus frappant que ce même secteur du canal Saint-Martin avait été marqué quelques jours auparavant par des violences particulièrement graves impliquant une centaine de supporters venus de Nice, faisant plusieurs blessés dont certains grièvement. Pourtant, c'est lorsque des adolescents cherchent à se rafraîchir que l'on voit apparaître un important dispositif policier.
Cette situation ne démontre pas l'inutilité de la prévention. Elle révèle plutôt les priorités d'un État qui trouve rapidement les moyens de surveiller et de contrôler mais peine à protéger les travailleurs, à adapter les logements, à transformer les villes ou à répondre à l'urgence écologique.
Cette logique n'est pas nouvelle. Elle accompagne historiquement le développement du capitalisme. L'exploitation du travail permet l'accumulation des richesses. L'exploitation de la nature fournit les ressources nécessaires à cette accumulation. Enfin, lorsque les tensions sociales deviennent trop visibles, les appareils de contrôle et de répression interviennent pour préserver l'ordre existant.

L'écocide, l'exploitation et la répression ne constituent donc pas trois phénomènes indépendants. Ils participent d'une même organisation du monde.
C'est précisément pour cette raison que les réponses limitées à quelques ajustements techniques apparaissent largement insuffisantes. Les canicules de demain ne seront pas évitées par des campagnes de sensibilisation ou quelques aménagements ponctuels. Les morts au travail ne disparaîtront pas par de simples déclarations d'intention. Quant aux inégalités climatiques, elles ne seront pas résolues tant que subsistera un système qui concentre les richesses d'un côté et les risques de l'autre.
À mesure que les températures augmentent et que les catastrophes se multiplient, une évidence s'impose. Le dérèglement climatique n'est pas seulement une crise environnementale. Il révèle les contradictions profondes d'un mode d'organisation économique qui place l'accumulation du profit au-dessus des besoins humains et des équilibres écologiques.
Tant que cette logique continuera de structurer nos sociétés, les mêmes continueront à bénéficier des richesses produites collectivement pendant que les mêmes continueront à subir les risques, les accidents, les catastrophes et les sacrifices.
Face à cette réalité, la question n'est plus seulement de savoir comment nous adapter à un monde qui se réchauffe. Elle est de savoir combien de temps encore nous accepterons un système qui traite les êtres humains et le vivant comme des ressources à exploiter jusqu'à épuisement.
Car si le capitalisme a largement contribué à produire la catastrophe écologique actuelle, il est illusoire d'espérer qu'il puisse également en être la solution.
Nous ne manquons ni de connaissances scientifiques, ni de capacités techniques, ni même de richesses. Jamais l'humanité n'a disposé d'autant de moyens pour transformer son mode de production, réduire son impact écologique et garantir à chacune et chacun des conditions de vie dignes.
Pourtant, alors que les rapports s'accumulent, que les records de température tombent les uns après les autres et que les catastrophes deviennent toujours plus fréquentes, les transformations nécessaires n'ont pas lieu.
Cette inertie n'est pas le fruit d'une erreur ou d'un manque de lucidité. Elle découle directement d'un système économique dont la survie dépend de la croissance permanente, de l'exploitation du travail humain et de l'extraction toujours plus intensive des ressources naturelles.
Tant que le profit restera le principal critère d'organisation de la société, les impératifs écologiques entreront inévitablement en conflit avec les intérêts économiques dominants. Les gouvernements pourront annoncer des plans d'adaptation, multiplier les déclarations d'intention ou promettre des ajustements à la marge, mais ils se heurteront toujours à cette contradiction fondamentale.
Les événements de ces derniers jours en offrent une illustration brutale. Un jeune ouvrier meurt sur un chantier en pleine vague de chaleur. Un adolescent perd la vie dans le cadre de sa formation professionnelle. Dans le même temps, les conséquences du dérèglement climatique deviennent visibles partout et les pouvoirs publics consacrent davantage d'énergie à gérer les effets immédiats de la situation qu'à s'attaquer aux causes qui la produisent.

Ce ne sont pas des phénomènes indépendants. Ils révèlent un même modèle de société dans lequel les risques sont assumés par nous classes populaires et prolétaires tandis que les bénéfices continuent de se concentrer entre les mains d'une minorité.
Nous n'avons aucune raison de croire que les forces qui ont organisé la destruction progressive des équilibres écologiques seront spontanément capables de les restaurer. Les mêmes intérêts économiques qui ont prospéré grâce à l'exploitation du vivant continuent aujourd'hui de peser sur les décisions publiques, de retarder les transformations nécessaires et de présenter toute remise en cause sérieuse de leurs privilèges comme irréaliste ou excessive.
C'est précisément pour cette raison que la question écologique ne peut être dissociée de la question sociale. Il ne s'agit pas seulement de réduire les émissions de gaz à effet de serre ou d'adapter les villes aux températures de demain. Il s'agit de déterminer qui décide de l'utilisation des richesses produites collectivement, qui contrôle les moyens de production et dans quel objectif l'économie est organisée.
Nous avons intérêt à construire une société où la satisfaction des besoins humains prime sur la rentabilité financière, où le travail n'expose plus à la mort ou à l'épuisement, où l'eau, l'énergie, le logement, la santé et les transports sont considérés comme des biens communs plutôt que comme des marchés. Une société capable de planifier démocratiquement sa production en tenant compte des limites écologiques réelles plutôt que des exigences de la concurrence et de l'accumulation.
À mesure que les températures augmentent et que les catastrophes se multiplient, une évidence s'impose. Nous ne pourrons pas préserver durablement les conditions matérielles de la vie en conservant intact le système qui les détruit. Défendre le vivant implique donc davantage qu'une simple adaptation.
Cela exige une rupture avec un modèle économique qui transforme la nature en ressource à exploiter, les travailleurs en variables d'ajustement et les crises qu'il produit en opportunités de profit.
Autrement dit, si nous voulons préserver un avenir habitable, nous devrons nous organiser pour mettre un terme au capitalisme lui-même. On ne négocie pas avec un système qui détruit les conditions de la vie. On ne lui demande pas gentiment de devenir raisonnable.
Nous devons nous donner les moyens de lui arracher le pouvoir qu'il exerce sur nos existence, nos lieux de vies et notre avenir.
Car le problème n'est pas que le capitalisme fonctionnerait mal. Le problème est qu'il fonctionne exactement comme il est censé fonctionner. L'exploitation du travail, le pillage des ressources, la destruction des équilibres écologiques et l'accumulation des richesses entre quelques mains ne sont pas des dérives. Elles constituent son fonctionnement normal.
C'est pourquoi nous ne sauverons ni le climat, ni les travailleurs, ni les générations futures en laissant intact le système qui les condamne.
La seule perspective à la hauteur de la catastrophe en cours est celle d'une rupture capable de mettre fin à la domination du capital sur nos existences et de replacer les besoins humains ainsi que la préservation du vivant au cœur de l'organisation de la société.
