Heureusement que Raphaël Arnault est blanc
À chaque élection menacée par l’extrême droite, la gauche se souvient que les quartiers populaires existent.
Elle appelle leurs enfants. Elle invoque leur nombre, leur jeunesse, leur colère. Elle explique que l’heure est grave, que la République chancelle, que chacun doit prendre ses responsabilités. Elle réclame nos voix, nos bras, nos réseaux, nos familles. Elle veut que nous sauvions une maison dans laquelle nous sommes encore reçus comme des étrangers.
Puis elle s’étonne que nous ne venions pas.
Peut-être faudrait-il lui expliquer que l’on ne mobilise pas durablement des gens que l’on considère comme des élèves. Que l’on ne construit pas une force commune avec ceux que l’on prétend sans cesse éduquer, corriger, déconstruire et faire « évoluer ».
Que personne ne désire risquer son corps pour des camarades qui voient dans ce corps un problème avant d’y reconnaître une puissance politique.
Nous connaissons la place qui nous est réservée. Il nous est permis d’être victimes. Il nous est même permis de raconter nos blessures, à condition de le faire calmement, dans les mots attendus, devant les bonnes personnes.
Mais dès que nous cessons de souffrir en silence, dès que la plainte devient colère et que la colère devient action, le vocabulaire change. La détermination devient brutalité. La fermeté devient autoritarisme. La colère devient virilisme. Le conflit politique devient un trouble du comportement.
Le mot « virilisme » accomplit alors sa petite besogne de police. Il ne sert plus seulement à désigner une réalité que nous devons effectivement combattre. Il devient un moyen de retirer toute légitimité politique à la colère des hommes non-blancs et/ou perçus comme tels.

Quand la police frappe, mutile ou tue, on nous demande de comprendre la complexité du maintien de l’ordre. Quand la justice broie une famille, on invoque la majesté des institutions. Quand le capitalisme épuise les corps et vole des années de vie, on parle de contraintes économiques.
Mais lorsqu’un homme non-blanc hausse la voix contre cet ordre, toute complexité disparaît. Son ton devient l’affaire principale. Son corps prend trop de place. Sa masculinité, que personne ne songe à analyser lorsqu’elle porte un uniforme, une robe de magistrat ou un costume de préfet, devient soudain l’urgence politique du moment.
C’est dans cette mécanique qu’il faut replacer « l’affaire Allan Brunon ». On nous raconte qu’Allan Brunon aurait révélé son homophobie en lançant « sale tapette » à un homme présenté pudiquement comme « un simple commerçant ». Le récit est propre, rapide, rassurant. Un mot, un coupable, une leçon de morale.
La scène réelle est moins confortable. Cet homme ne tenait pas paisiblement sa boutique lorsqu’il aurait été pris pour cible sans raison. Il se trouvait avec des soutiens de la droite islamophobe grenobloise et venait de frapper de jeunes militants qui distribuaient des tracts.
Allan Brunon est intervenu, l’a confronté et l’a invité à répondre de son geste. Face à l’insoutenable légèreté avec laquelle les hommes savent se délester des actes qu’ils viennent pourtant de commettre, il a eu le malheur de s’emporter et de lui lancer « sale tapette ».
Où est l’homophobie ?
Allan Brunon n’a pas attaqué un homme en raison de son homosexualité réelle ou supposée. Il n’a défendu aucune politique hostile aux LGBTQIA+. Il n’a discriminé personne. Il a insulté, dans le feu d’un affrontement, un homme qui venait de s’en prendre physiquement à de jeunes militants.
On peut juger le mot grossier, inutile ou mauvais. On peut lui préférer mille autres insultes. Mais décider qu’il révèle une homophobie revient à supprimer la scène, l’intention et la cible pour ne conserver qu’un réflexe lexical.
Les mots ne flottent pas au-dessus du monde. Ils prennent leur sens dans une situation, une intention et un rapport de force.
Allan Brunon ne s’en est pas pris aux homosexuels. Il a répondu à un homme violent. Le transformer pour cela en homophobe ne protège personne mais fournit une arme morale à ceux qui veulent faire oublier les coups reçus par les militants en déplaçant le procès de l’agresseur vers celui qui lui a tenu tête.
Ce mot ne permet ni de qualifier Allan Brunon d’homophobe ni d’effacer son histoire, ses combats et son engagement antifasciste commencé à l’adolescence. Une expression lancée dans le feu d’un affrontement ne constitue pas une doctrine, encore moins une identité politique.
L’homophobie ne réside pas dans une succession magique de syllabes dont le sens serait éternellement fixé. Elle se trouve dans une intention, une pratique, une discrimination, une violence dirigée contre des personnes en raison de qui elles sont.
Rien de cela n’apparaît ici.
Le FHAR ne survivrait pas dix minutes dans vos commissions LGBTQIA+. Il serait sommé de s’excuser d’avoir dit « pédé », accusé de troubler l’espace militant, puis exclu pour refus de suivre une formation.
Vous avez remplacé la libération par la modération, le scandale par la procédure et la révolte par le règlement intérieur. Vous ne voulez plus renverser l’ordre social. Vous voulez lui apprendre l’écriture inclusive.
Depuis quand l’émancipation consiste-t-elle à distribuer des certificats de pureté linguistique tout en détournant les yeux de la violence réellement exercée contre de jeunes militants ?
Où est passé le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire ? Où est passé le front de libération des pédés, des gouines et de tous ceux qui refusaient de devenir respectables pour conquérir le droit d’exister ?
Où est passée cette « tradition » qui savait que l’émancipation ne consistait pas à rejoindre la police des bonnes manières, mais à renverser l’ordre social qui frappait les pédés, les gouines, les trans, les prolos, les immigrés, les sans-papiers, les chômeurs, les taulards, les putes, les fous, les pauvres, les mal-logés, ceux qui ont le mauvais accent, les mauvaises manières, la mauvaise adresse et toujours, paraît-il, le mauvais mot au mauvais moment…
Il ne s’agit pas d’enrôler les homosexuels pour faire avaliser chaque mot prononcé dans une altercation. Il s’agit de rappeler que les traditions les plus révolutionnaires de tout mouvement d’émancipation collective avaient reconnu le piège de la sacro-sainte respectabilité. Elles ne demandaient pas aux opprimés de parler comme leurs juges. Elles ne confondaient pas la libération avec l’apprentissage des bonnes mœurs bourgeoises.
Pourquoi une partie de la gauche se montre-t-elle davantage bouleversée par un mot lancé contre un homme violent que par les coups reçus par de jeunes militants ? Pourquoi accorde-t-elle si rarement aux hommes non-blancs le droit à la colère, à l’excès ou même à la vulgarité qu’elle tolère chez d’autres ?
Certains ont une biographie. D’autres ont un dossier. Certains prononcent un mot. D’autres révèlent prétendument leur nature. Certains doivent s’expliquer. D’autres doivent évoluer. Certains restent des camarades. D’autres redeviennent immédiatement les représentants d’un peuple supposément arriéré, sexiste, homophobe et dangereusement masculin.
C’est ici que la comparaison devient nécessaire. Raphaël Arnault est lui aussi issu de l’antifascisme de terrain. Il n’a jamais prétendu que la politique se résumait à une conversation courtoise entre personnes raisonnables. Il connaît le rapport de force, la confrontation et la dureté du combat contre les fascistes.
La droite et l’extrême droite l’attaquent pour cette raison. Mais, à gauche, sa fermeté reste politiquement intelligible. On peut discuter ses méthodes sans prétendre qu’il doit être civilisé. Sa colère possède une histoire. Sa dureté possède des causes.
Heureusement que Raphaël Arnault est blanc.
Heureusement pour lui, car une partie de la gauche reconnaît chez lui ce qu’elle pathologise chez Allan Brunon. Elle peut appeler courage sa dureté, stratégie son intransigeance et fidélité sa colère. Son corps n’a pas besoin de présenter un certificat de civilisation avant d’entrer dans la lutte.
La comparaison ne vise pas à opposer deux militants antifascistes. Elle révèle le regard qui ne leur accorde pas la même profondeur, la même complexité ni la même présomption de légitimité.
Ce regard explique en partie pourquoi les nôtres répondent si peu aux appels à la mobilisation. Ils savent ce qui les attend.
On leur demandera d’être en première ligne contre la police et l’extrême droite, mais s’ils parlent trop fort, on les accusera de virilisme. On les appellera pour tenir la rue, puis on leur reprochera d’avoir des corps façonnés par la rue. On réclamera leur colère contre le fascisme, puis on exigera qu’elle adopte une forme qui ne « trouble » personne.
Il faudrait être féministes de la bonne manière, antiracistes sans parler trop directement de race, musulmans sans rendre l’islam visible, antifascistes sans effrayer les fascistes et révoltés sans jamais élever la voix. Il faudrait devenir présentables pour ceux qui n’ont jamais eu à présenter d’excuses pour le monde qu’ils nous ont légué.
Nous ne sommes pas les brouillons de votre citoyen idéal. Nous ne sommes pas une population en retard sur votre calendrier de l’émancipation.
La France insoumise est probablement la grande force politique nationale qui a le plus rompu avec le mépris des quartiers et avec une partie de l’islamophobie institutionnelle. C’est précisément pourquoi ses contradictions doivent être nommées sans indulgence.
Nous n’attendons rien de nos ennemis. Nous exigeons tout de ceux qui prétendent marcher avec nous. LFI propose d’abroger la loi séparatisme. Mais son programme ne porte toujours pas clairement l’abrogation de la loi du 15 mars 2004, qui interdit aux élèves des établissements publics le « port de signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse ».
Cette absence marque une frontière. La jeune fille musulmane peut être défendue lorsqu’elle est victime. Elle peut devenir l’image d’une affiche, le sujet d’un discours, la preuve que la gauche combat les discriminations. Mais elle n’est toujours pas reconnue comme assez libre pour décider de son propre vêtement.
On compatit à ses blessures, mais on se méfie de sa volonté. On accepte sa souffrance, mais pas sa souveraineté. Elle demeure l’objet d’une émancipation pensée, mesurée et administrée par d’autres. Il faudrait la libérer malgré elle, parfois contre elle, toujours sans elle.
C’est ainsi que survit la matrice coloniale. Elle survit dans cette certitude tranquille que certains citoyens savent mieux que d’autres ce qui doit les libérer. Elle survit dans cette gauche qui aime les musulmans comme victimes, mais s’inquiète lorsqu’ils deviennent des sujets politiques autonomes. Une gauche attendrie par nos blessures et effrayée par notre puissance.
Notre souffrance lui donne un rôle. Notre autonomie lui retire le premier rôle. La matrice coloniale survit également dans la manière dont on trie les militants dignes de rejoindre le combat. Elle exige que nous arrivions propres dans un monde qui nous a couverts de boue. Elle exige des victimes impeccables, des révoltés polis, des pauvres sans dettes, des hommes non-blancs sans colère et des habitants des quartiers sans casier judiciaire.
Par chez nous, oui, nos amis ont parfois des casiers. Les amis des puissants aussi. Seulement, ce ne sont pas les mêmes casiers et ils ne produisent pas la même honte.
Chez les puissants, les condamnations disparaissent derrière les titres, les fonctions et les carnets d’adresses. Les fautes deviennent des erreurs de parcours. Les scandales deviennent des affaires. Les condamnés continuent de fréquenter les ministères, les conseils d’administration, les plateaux de télévision et les dîners où se décide l’avenir de ceux qui ne seront jamais invités.
Leur casier est une péripétie. Le nôtre devient une identité.
Chez nous, il y a les condamnations pour outrage, pour rébellion, pour refus d’obtempérer, pour les bagarres, pour la survie transformée en délit, pour tout ce que produit une existence passée sous le regard de la police. Il y a aussi des actes que nous ne défendons pas. Des fautes véritables, des vies abîmées et des chemins qui ont mal tourné.
Nous ne prétendons pas que tout est beau. Nous disons que tout vient de quelque part. Nos casiers racontent des vies exposées. Ils racontent des enfances surveillées, des contrôles répétés, des humiliations accumulées, des quartiers abandonnés par les services publics et occupés par la police. Ils racontent la violence sociale avant de raconter la violence individuelle.
Les amis des puissants ont des avocats, des relations et le bénéfice permanent de la complexité. Les nôtres ont des fiches. Les puissants ont droit au contexte. Nous avons droit au verdict.
Leur violence est décorée. La nôtre est archivée.
Par chez nous, il y a des gueules cassées, des oubliés, des déchus, des cabossés, d’anciens détenus, des jeunes qui ont grandi trop vite et des hommes qui parlent fort parce que personne ne les a jamais entendus lorsqu’ils demandaient sagement qu’on les comprenne.
Ce sont eux, notre peuple politique. Pas une population imaginaire sortie propre et diplômée d’un manuel de formation militante. Pas des citoyens modèles fabriqués pour rassurer les responsables d’appareil. Pas des êtres sans passé, sans colère, sans contradiction et sans cicatrice.
Vous voulez mobiliser les quartiers sans mobiliser ceux qui y vivent réellement.
Vous voulez leur nombre, mais pas leurs visages.
Vous voulez leur force, mais pas leur voix.
Vous voulez leur colère, mais seulement après l’avoir traduite dans votre langue.
Vous voulez le peuple, mais soigneusement débarrassé de tout ce qui fait peuple.
Voilà votre puritanisme.
Il ne consiste pas seulement à exiger une conduite morale. Il consiste à faire de vos propres manières la mesure universelle de l’émancipation. Vous appelez maturité ce qui vous ressemble. Vous appelez violence ce qui vous échappe. Vous appelez pédagogie le pouvoir que vous vous accordez sur nous. Vous appelez évolution le chemin qui doit nous conduire jusqu’à vous.
Mais nous n’avons pas à évoluer vers vous. Nous n’avons pas à déposer notre passé, notre langage, nos colères et nos cicatrices à l’entrée de vos organisations.
Vous nous jugez comme si nous avions grandi dans les mêmes rues, fréquenté les mêmes écoles, rencontré la même police et comparu devant la même justice. Vous exigez de nous la pureté de ceux que l’ordre social a toujours protégés. Puis vous transformez les traces de cet ordre sur nos vies en preuves de notre infériorité morale.
C’est cela, le vieux geste colonial. Produire la blessure, puis mépriser la cicatrice. Organiser l’abandon, puis condamner ceux qu’il a déformés. Construire la prison, puis demander aux prisonniers pourquoi ils ne parlent pas comme des universitaires.
Nous ne demandons pas l’impunité pour Allan Brunon. L’impunité suppose une faute à absoudre. Nous demandons la fin d’un procès politique construit autour d’un mot arraché à la situation qui lui donnait son sens. Nous refusons qu’une expression lancée contre un homme violent devienne la preuve d’une homophobie qui n’existe pas et, au-delà de lui, d’une arriération collective qu’il faudrait corriger.
Nous refusons que la lutte contre l’homophobie devienne le masque respectable d’un racisme qui ne veut pas dire son nom. Nous refusons qu’un féminisme de surveillance remplace un féminisme de libération. Nous refusons que notre colère soit diagnostiquée moralement avant d’être comprise politiquement.
Votre puritanisme ne protégera personne.
Il continuera de vider les organisations. Il éloignera ceux qui ne maîtrisent pas les bons mots, ceux qui ont un dossier, ceux dont les vies ne sont pas présentables, ceux qui hésitent déjà à franchir la porte d’une réunion politique parce qu’ils savent qu’au premier faux pas quelqu’un entreprendra de les éduquer.
À force de vouloir des militants irréprochables, vous ne recruterez plus que des héritiers, des diplômés et des professionnels de la parole. À force de juger ceux qui viennent, vous découragerez ceux qui pourraient venir.
À force de demander au peuple de se purifier avant d’entrer dans la lutte, vous finirez par lutter sans le peuple.
Puis vous nous accuserez de ne pas nous être mobilisés.
Mais pourquoi viendrions-nous ? Pour être applaudis lorsque nous remplissons une salle, puis dénoncés lorsque nous parlons avec nos propres mots ? Pour être envoyés au premier rang face aux fascistes, puis traduits devant un tribunal moral parce que nous avons parlé trop fort ? Pour sauver une gauche qui considère encore notre existence comme un chantier pédagogique ?
Non.
Si la gauche veut réellement les enfants des quartiers, qu’elle cesse de les appeler seulement lorsque sa maison brûle. Qu’elle accepte ceux qui viendront tels qu’ils sont.
Oui, certains ont un casier.
Oui, certains sont passés par la prison.
Oui, certains ont fait des choses dont ils ne sont pas fiers.
Oui, nous parlons fort.
Oui, nous nous mettons en colère.
Oui, nous employons parfois des mots qui font trembler les gens bien élevés.
Et c’est comme ça.
Nous ne faisons pas de nos blessures des vertus. Nous refusons qu’elles soient travestis en motifs d’exclusion. Nous ne glorifions pas nos cicatrices. Nous refusons de les dissimuler pour rassurer ceux qui n’ont jamais été frappés.
Une force populaire ne se construit pas avec des saints.
Elle se construit avec les êtres humains que ce monde a produits, avec leurs contradictions, leurs excès, leurs fautes, leurs fidélités et leur capacité à combattre.
Qu’on nous accueille comme des égaux. Qu’on accepte notre puissance sans exiger notre soumission culturelle. Qu’on cesse de confondre l’émancipation avec l’adoption des manières de la bourgeoisie blanche.
Nous ne viendrons pas recevoir des leçons de maintien. Nous ne viendrons pas jouer les tirailleurs d’une République sociale qui conserve ses réflexes coloniaux. Nous ne viendrons pas sauver ceux qui nous trouvent encore trop bruyants, trop musulmans, trop masculins, trop susceptibles, trop autonomes, trop nous-mêmes.
Nous viendrons avec nos morts, nos prisonniers, nos gueules cassées, nos oubliés et nos déchus. Nous viendrons avec nos voix trop fortes et nos vies impossibles à blanchir. Nous viendrons comme des égaux, ou nous ne viendrons pas.
Et lorsque la maison brûlera, que personne ne nous demande pourquoi nous n’avons pas apporté l’eau.
